Mais, avant la journée du 9 thermidor, qui vit porter le coup décisif à la tyrannie toute sanguinaire de Robespierre et de ses agens, que de sang innocent versé! Que d'illustres proscrits! Combien de milliers de Français entassés dans les prisons! La nation semblait avoir été mise en coupe réglée. Le vénérable Malesherbes, ce courageux défenseur de l'infortuné Louis XVI, cet homme vertueux, qui, comme le dit M. de Chateaubriand, au milieu de la corruption des cours, avait su conserver, dans un rang élevé, l'intégrité du cœur et le courage du patriote, fut condamné avec toute sa famille, au nombre de près de vingt personnes. Ainsi, le protecteur et l'ami de Jean-Jacques Rousseau, celui qui, dans le cours d'une longue vie, s'était fait un devoir de prendre la défense de l'opprimé contre l'oppresseur, et qui, de même qu'il avait protégé le dernier individu du peuple contre la tyrannie des grands, avait osé plaider la cause d'un roi innocent contre des despotes démagogues, vint terminer sur l'échafaud ses soixante-douze années de probité. Il marcha à la mort avec la sérénité et la gaîté d'un sage. Ayant fait un faux pas en sortant de la prison pour aller au supplice, il avait dit: «Ce faux pas est d'un mauvais augure; un Romain serait rentré chez lui.» «Ah! s'écrie M. de Chateaubriand en rappelant ces lamentables événemens, il était donné à notre siècle de contempler le vénérable magistrat revêtu de la chemise rouge, monté sur un tombereau sanglant, et mené à la guillotine entre sa fille, sa petite-fille et son petit-fils, aux acclamations d'un peuple ingrat dont il avait tant de fois pleuré la misère.»

Aux Malesherbes avaient été joints vingt-deux membres du parlement. Le parlement de Toulouse fut immolé presque tout entier. Enfin, les fermiers-généraux furent mis en jugement à cause de leurs anciens marchés avec le fisc. On leur prouva que ces marchés renfermaient des conditions onéreuses à l'État; et le tribunal révolutionnaire les envoya à l'échafaud pour de prétendues exactions sur le tabac, sur le sel, etc. Dans le nombre était un savant illustre, le célèbre chimiste Lavoisier, qui demanda en vain quelques jours de sursis pour écrire une découverte.

Devant le tribunal révolutionnaire, comme lors du massacre des prisons, on peut remarquer des traits sans nombre de générosité.

On a vu des enfans s'immoler pour leurs pères,

Des frères disputer le trépas à leurs frères.

Loizerolles, ancien conseiller du roi, avait été enfermé à Saint-Lazare, ainsi que son fils. Le 7 thermidor (26 juillet 1794), l'huissier du tribunal arrive, tenant en main sa liste mortuaire; il appelle Loizerolles fils. Ce jeune homme dormait; son père n'hésite pas à se présenter en sa place. Le lendemain, il comparaît à l'audience avec vingt-cinq autres compagnons d'infortune, entend son arrêt de mort sans pâlir, et va consommer en silence son héroïque sacrifice.

Parmi les femmes qui honorèrent leur mort par un courage plus qu'humain, on peut citer les carmélites de Royal-Lieu, près de Compiègne: elles furent condamnées toutes ensemble par le tribunal révolutionnaire. Enchaînées sur la fatale charrette, et conduites à travers un peuple furieux, elles chantaient le Salve Regina avec la même tranquillité que si elles avaient encore été dans leur église. Lorsqu'une d'elle fut montée à l'échafaud, les autres continuèrent leur chant religieux, et ce pieux concert ne fut interrompu que lorsque l'abbesse, qui fut exécutée la dernière, reçut le coup mortel. Le courage sublime de ces religieuses avait tellement frappé et attendri le peuple, que, dès ce moment, il cessa d'applaudir aux exécutions.

Le même jour et au même instant, deux victimes dont la mémoire est chère aux amis des beaux vers, André Chénier et Roucher, auteur du poème des Mois, tous deux amis d'enfance, se retrouvèrent sur la fatale charrette. Que de regrets ils exprimèrent l'un sur l'autre! «Vous! disait Chénier, le plus irréprochable de nos citoyens, un père, un époux adoré; c'est vous qu'on sacrifie!—Vous! répliquait Roucher, vous, vertueux jeune homme, on vous mène à la mort, brillant de génie et d'espérance!—Je n'ai rien fait pour la postérité, répondit Chénier.» Puis, en se frappant le front, on l'entendit ajouter: Pourtant j'avais quelque chose là. Ces deux poètes parlèrent de poésie à leurs derniers momens, et récitèrent des vers de Racine pour étouffer les clameurs de cette foule barbare qui insultait à leur courage et à leur infortune. Roucher, le matin même de l'exécution avait fait faire son portrait, et mis au bas ces vers, adressés à sa femme et à ses enfans:

Ne vous étonnez pas, objets charmans et doux:

Si quelqu'air de tristesse obscurcit mon visage;