Quand un savant crayon dessinait cette image,

On dressait l'échafaud, et je pensais à vous!


CARRIER A NANTES.

Les Robespierre, les Marat, les Couthon, les Saint-Just et plusieurs autres de leurs complices, étaient les principaux auteurs et propagateurs de l'effroyable système de la terreur; mais ils avaient en sous-ordre pour mettre à exécution leurs mesures sanguinaires, des monstres dignes de réaliser leurs conceptions infernales, et qui, s'ingéniant à trouver de nouveaux moyens de destruction, semblaient s'être chargés à l'entreprise de l'extermination des hommes. Déjà l'on a vu les traits les plus saillans de quelques-uns de ces êtres hideux, nés pour jeter l'épouvante dans la société. Tous, sans contredit, se sont souillés de crimes et d'atrocités; mais le féroce Carrier, au milieu de tous ces scélérats, est resté, pour ainsi dire, hors de pair, et il sera facile de prouver par des faits, que sa sinistre célébrité ne fut nullement usurpée.

Carrier était procureur à Aurillac, à l'époque de la révolution. Le zèle révolutionnaire de ce jeune démagogue, mérita de fixer les regards des féroces meneurs de la révolution, et il ne tarda pas à devenir un de leurs séïdes les plus dévoués. Nantes fut le quartier-général de ses exécutions et de ses horreurs.

Nous allons emprunter à l'Histoire de la révolution, de M. Thiers, quelques fragmens qui sont de nature à faire connaître cet exécrable brigand. «Carrier, dit-il, avait été envoyé à Nantes, pour y punir la Vendée.» Carrier, jeune encore, était un de ces êtres médiocres et violens qui, dans l'entraînement des guerres civiles, deviennent des monstres de cruauté et d'extravagance. Il débuta par dire, en arrivant à Nantes, qu'il fallait tout égorger, et que, malgré la promesse de grâce faite aux Vendéens qui mettraient bas les armes, il ne fallait accorder quartier à aucun d'entre eux. Les autorités constituées ayant parlé de tenir la parole donnée aux rebelles: «Vous êtes des j... f....., leur dit Carrier; vous ne savez pas votre métier; je vous ferai tous guillotiner.» Et il commença par faire fusiller et mitrailler par troupes de cent et deux cents, les malheureux qui se rendaient. Il se présentait à la société populaire, le sabre à la main, l'injure à la bouche, menaçant toujours de la guillotine. Bientôt cette société ne lui convenant plus, il la fit dissoudre. Il intimida les autorités à un tel point, qu'elles n'osaient plus paraître devant lui. Un jour, elles voulaient lui parler des subsistances; il répondit aux officiers municipaux que ce n'était pas son affaire; que le premier b..... qui lui parlerait de subsistances, il lui ferait mettre la tête à bas, et qu'il n'avait pas le temps de s'occuper de leurs sottises. Cet insensé ne croyait avoir d'autre mission que celle d'égorger.

«Il voulait punir à la fois, et les Vendéens rebelles, et les Nantais fédéralistes, qui avaient essayé un mouvement en faveur des girondins, après le siége de leur ville. Chaque jour, les malheureux qui avaient échappé au massacre du Mans et de Savenay, arrivaient en foule, chassés par les armées qui les pressaient de tous côtés. Carrier les faisait enfermer dans les prisons de Nantes, et en avait accumulé là près de dix mille. Il avait ensuite formé une compagnie d'assassins, qui se répandaient dans les campagnes des environs, arrêtaient les familles nantaises, et joignaient les rapines à la cruauté. Carrier avait d'abord institué une commission révolutionnaire, devant laquelle il faisait passer les Vendéens et les Nantais. Il faisait fusiller les Vendéens, et guillotiner les Nantais, suspects de fédéralisme ou de royalisme. Bientôt il trouva la formalité trop longue, et le supplice de la fusillade, sujet à des inconvéniens. Ce supplice était lent; il était difficile d'enterrer les cadavres; souvent ils restaient sur le champ du carnage, et infectaient l'air à tel point, qu'une épidémie régnait dans la ville. La Loire, qui traverse Nantes, suggéra une affreuse idée à Carrier; ce fut de se débarrasser des prisonniers en les plongeant dans le fleuve. Il fit un premier essai, chargea une gabarre, de quatre-vingt-dix prêtres, sous prétexte de les déporter, et la fit échouer à quelque distance de la ville. Ce moyen trouvé, il se décida à en user plus largement. Il n'employa plus la formalité dérisoire de faire passer les condamnés devant une commission; il les faisait prendre la nuit dans les prisons, par bandes de cent et deux cents, et conduire sur des bateaux. De ces bateaux, on les transportait sur de petits bâtimens préparés pour cette horrible fin. On jetait les malheureux à fond de cale; on clouait les sabords, on fermait l'entrée des ponts avec des planches; puis les exécuteurs se retiraient dans des chaloupes, et des charpentiers, placés dans des batelets, ouvraient les flancs des bâtimens à coups de hache, et les faisaient couler bas. Quatre ou cinq mille individus périrent de cette manière affreuse. Carrier se réjouissait d'avoir trouvé ce moyen plus expéditif et plus salubre de délivrer la république de ses ennemis. Il noya, non seulement des hommes, mais un grand nombre de femmes et d'enfans. Lorsque les familles vendéennes s'étaient dispersées, après la déroute de Savenay, une foule de Nantais avaient recueilli des enfans pour les élever. «Ce sont des louveteaux, dit Carrier;» et il ordonna qu'ils fussent restitués à la république. Ces malheureux enfans furent noyés pour la plupart.