«La Loire était chargée de cadavres; les vaisseaux, en jetant l'ancre, soulevaient quelquefois des bateaux remplis de noyés. Les oiseaux de proie couvraient les rivages du fleuve, et se nourrissaient de débris humains; les poissons étaient repus d'une nourriture qui en rendait l'usage dangereux, et la municipalité avait défendu d'en pêcher. A ces horreurs se joignaient une maladie contagieuse et la disette. Au milieu des désastres, Carrier, toujours bouillant de colère, défendait le moindre mouvement de pitié, saisissait au collet, menaçait de son sabre ceux qui venaient lui parler, et, avait fait afficher que quiconque viendrait solliciter pour un détenu serait jeté en prison. Heureusement le comité de salut public venait de le remplacer, car il voulait bien l'extermination, mais sans extravagance. On évalue à quatre ou cinq mille les victimes de Carrier. La plupart étaient des Vendéens.»

Carrier avait à ses ordres une bande de forcenés, à laquelle il avait donné le nom de compagnie Marat. Ces assassins parcouraient la ville et les campagnes, enlevant ou égorgeant tous les individus qu'ils rencontraient sans distinction d'âge ni de sexe. Carrier avait donné pour auxiliaire à cette troupe meurtrière une compagnie de nègres, dont la figure ajoutait encore à l'effroi qu'inspirait leur mission. Ces noirs étaient spécialement chargés de poursuivre et d'arrêter les enfans et les femmes. Le nommé Pinard, qui les commandait, s'adressait de préférence aux femmes; il assouvissait sur elles sa brutalité lubrique, et les faisait ensuite égorger. On trouve dans un mémoire publié sur ces horreurs, qu'on massacra un jour cinq cents enfans, dont le plus âgé n'avait pas quatorze ans. Ces petits infortunés se jetaient entre les jambes des assassins, demandaient la vie à mains jointes, et recevaient la mort. Un enfant de treize ans, qu'on avait envoyé à la guillotine, demandait au bourreau, avec la naïveté de son âge: me feras-tu bien du mal? Le misérable, déconcerté, ajusta mal sa machine; le coup porta sur la tête de l'enfant, et l'intéressante victime vécut encore quelques instans.

Parmi les soldats de la compagnie Marat, se trouvait un pauvre montagnard d'Auvergne, ancien porteur d'eau, à qui une dame Lefèvre avait rendu des services, dans le temps qu'elle habitait Paris. Cette dame avait vu sa famille décimée pendant la guerre de la Vendée; son fils et son mari avaient été tués par les révolutionnaires; sa fille, après avoir été violée, avait été assassinée; elle-même était tombée avec une foule d'autres, entre les mains des bandits de Carrier, qui allaient la précipiter dans la Loire. Parmi les hommes chargés de cette exécution, se trouvait le porteur d'eau: il entend nommer madame Lefèvre, se retourne, la considère. «Vous vous appelez madame Lefèvre?—Hélas! oui.—Vous demeuriez à Paris, près Saint-Sulpice?—C'est moi-même.—Citoyens, la citoyenne Lefèvre n'est pas une brigande, c'est une bonne patriote.....» Et aussitôt il coupe avec son sabre la corde qui l'attache avec les autres victimes, et la prend sous sa protection. La dame Lefèvre implora le porteur d'eau en faveur de sa voisine qui n'était pas plus brigande qu'elle; mais l'Auvergnat, lui ayant fait observer que c'était le moyen de se perdre et de le faire périr lui-même, elle n'insista plus.

Le chef de tous ces cannibales, l'inventeur de toutes ces mesures infernales, l'ordonnateur de toutes ces terribles exterminations, Carrier, allait quelquefois dîner à bord des navires, pour s'assurer du succès de ses opérations. Là, il faisait boire ses agens, et s'enivrait avec eux. Buvons, disait-il, à la santé des calotins qui ont bu à la grande tasse.

Lorsque ce monstre fut traduit à son tour devant la justice, le 16 octobre 1794, il fut accusé par Philippe Fronjoly, et plusieurs autres témoins, d'avoir provoqué les mariages républicains, qui consistaient à suspendre pendant une demi-heure, un jeune homme avec une jeune femme, à leur donner ensuite un coup de sabre sur la tête, et à les précipiter enfin dans l'eau.

On trouve aussi une autre déposition dans cette procédure. Un témoin, nommé Naudy, déclara que, se trouvant un jour chez Carrier avec quelques généraux, il entendit Grandmaison leur dire: «En voilà deux mille huit cents d'expédiés;» et sur la demande d'une explication de ce propos, Carrier répondit: «Quoi! vous n'entendez pas ce que cela veut dire? C'est que j'en ai fait descendre deux mille huit cents dans la baignoire nationale

Toutes les horreurs que nous venons de raconter, ont été fidèlement décrites par le chantre de la Pitié.

Partout, la soif du meurtre et la faim du carnage.

Les arts, jadis si doux, le sexe, le jeune âge,

Tout prend un cœur d'airain: la farouche beauté