Bientôt s'étant aperçu que ce complot infernal pourrait avoir des suites fâcheuses pour lui-même, parce que son père serait condamné à des dépens considérables, à des dommages et intérêts, qui pourraient absorber toute sa fortune, il avait séduit alors d'autres témoins qui étaient venus attester à la justice des faits évidemment faux, des faits d'ailleurs inutiles à la démonstration de l'innocence de son père.
Le ministère public avait requis l'arrestation de ces témoins corrompus et du suborneur; mais, pendant qu'on procédait à l'instruction de ce nouveau procès, Besnou fils mourut dans sa prison, après avoir rendu un entier hommage à la vérité; et après avoir demandé pardon à Dieu et à son père du crime horrible dont il s'était souillé.
LA VEUVE DESERVOLUS,
OU FRAPPANT EXEMPLE DE L'ACHARNEMENT DES PRÉVENTIONS.
Voici encore une histoire qui pourra faire apprécier les fatales erreurs où des juges, d'ailleurs éclairés et de bonne foi, peuvent être précipités, en se laissant conduire par les préventions de tout genre qui les assaillent incessamment. La mort de Calas, celle de Montbailly, et de tant d'autres victimes de la clameur populaire, ont depuis long-temps prouvé cette vérité, scellée tant de fois par le sang innocent. Les infortunes de la veuve Deservolus montreront peut-être, de la part de plusieurs personnes appelées à donner un avis ou à prononcer un jugement, une persistance aveugle, peut-être sans exemple jusqu'ici. Heureusement que l'humanité n'eut point à gémir sur les suites d'une préoccupation aussi acharnée, et que, grâce à d'autres juges, l'innocence fut reconnue, et se vit même en position de faire trembler ses accusateurs.
Un ancien militaire d'Évreux, le sieur Cochart Deservolus, faisant un usage abusif de liqueurs fortes, succomba, le 19 messidor an X (6 juillet 1802), au milieu de sa famille, aux atteintes d'un mal violent contre lequel toutes les ressources de l'art furent infructueuses.
Cette mort, quoique très-subite, n'avait rien d'extraordinaire aux yeux de ceux qui connaissaient les funestes habitudes du sieur Cochart Deservolus. Cependant, à l'instant même où il venait d'expirer, avant que sa dépouille fût rendue à la terre, des soupçons vagues d'empoisonnement se répandirent dans la multitude, qui les accueillit sans examen, selon son usage.
La méchanceté, qui tire parti de tout, ne manqua pas de commenter quelques scènes orageuses qui, depuis quelques années, avaient eu lieu dans le ménage du sieur Deservolus; on se répétait les diverses circonstances qui avaient accompagné ou précédé sa mort, et partant, on ne craignait pas de l'attribuer au crime.
Quelque temps avant de succomber le sieur Deservolus se plaignait de malaises, d'affections douloureuses, qui n'étaient que les indices d'une crise terrible. Cette crise, annoncée par tant de signes alarmans, eut lieu le 17 messidor an X; elle se déclara par un hoquet violent, par des vomissemens réitérés, par des mouvemens convulsifs, par un délire complet; en un mot, par les symptômes les plus effrayans. Le citoyen Delzeuzes, médecin à Évreux, docteur en médecine de l'école de Paris, professeur d'histoire naturelle à l'école centrale du département de l'Eure, et le citoyen Renault, maître en chirurgie, furent appelés pour donner des soins au malade. Ils ne dissimulèrent pas, au premier aspect, le danger dans lequel ils le trouvaient. Le jeudi suivant, 19 messidor, leur fatal augure s'était vérifié.