Quelques instans après la catastrophe, une femme accourt dans la maison du défunt, demande à le voir, et, apprenant qu'il a cessé de vivre, se précipite sur le cadavre, éclate en sanglots et en gémissemens, donne toutes les marques de la plus violente douleur; puis tout-à-coup elle ordonne à une garde qui veillait auprès du lit funèbre de lui apporter du vinaigre et une glace; mais la garde ayant refusé de quitter son poste pour lui obéir, cette femme sort aussitôt de la chambre avec fureur, et soit que l'excès de sa douleur l'égarât, soit qu'elle eût été mal comprise dans l'expression de ses plaintes amères, on assure qu'elle avait proféré le mot terrible d'empoisonnement.
Cette femme était la propre sœur de Deservolus; elle se nommait madame du Roule, et se trouvait depuis long-temps en rupture ouverte avec la majeure partie de la famille, pour des motifs d'intérêt. Au reste, ce fut sur le mot funeste attribué à cette dame du Roule, que l'on bâtit une accusation qui devait envelopper l'épouse et la belle-sœur de Deservolus.
Sur les bruits qui ne tardèrent pas à se répandre, les sieurs Delzeuzes et Renault accoururent chez la veuve, et lui déclarèrent que, pour leur instruction, ils allaient procéder à l'ouverture du cadavre. Le procès-verbal qui fut dressé par eux en cette occasion ne laissa aucun doute sur l'état naturel dans lequel se trouvait le corps.
Les sieurs Renault et Delzeuzes se disposaient à aller instruire madame Deservolus du résultat de cette opération, lorsque le magistrat de sûreté, substitut du commissaire près le tribunal criminel du département de l'Eure, parut tout-à-coup dans la maison désolée, accompagné d'officiers de santé munis de leurs instrumens, et lut à haute voix l'ordonnance que, sur la rumeur publique, il venait de décerner pour l'ouverture du corps.
Pour la seconde fois donc, et dans la même journée, les viscères et les organes du mort furent examinés avec attention, et chacun put se convaincre de leur état naturel. Le magistrat qui avait présidé à l'opération, monta, avant de se retirer, dans l'appartement de la veuve, et là, en présence de quatre témoins, il lui adressa ces paroles: «Le devoir que nous venons de remplir est bien pénible, madame, mais il a cela de consolant pour vous et pour nous, que nous avons trouvé dans le résultat les moyens de confondre la calomnie, si elle osait jamais lever la tête.» S'adressant ensuite à la belle-sœur de la veuve, au moment de redescendre, il ajouta en propres termes: «Je vous ferai parvenir dans la journée le procès-verbal des officiers de santé qui ne laissera aucun doute sur la mort de M. Deservolus.»
Les funérailles furent célébrées le soir du même jour. A peine l'inhumation fut-elle achevée, qu'un bruit nouveau circula dans la ville. Malgré leur première déclaration verbale, par suite de laquelle le magistrat avait proclamé solennellement l'erreur des soupçons formés sur la mort de Deservolus et autorisé son inhumation, les officiers de santé commis par lui à l'examen juridique, élevaient des doutes, assurait-on, sur la véritable cause de la mort de Deservolus.
Ce qui peut servir à expliquer ce nouvel incident, c'est la mésintelligence qui régnait entre les officiers de santé établis à Évreux, et le sieur Delzeuzes. La jalousie et l'amour-propre n'étaient pas étrangers à ces discordes. L'avancement rapide du sieur Delzeuzes, et la haute opinion qu'il paraissait avoir de sa supériorité personnelle, excitaient contre lui ses confrères. Lui, de son côté, ne voyait pas sans humeur l'arrogance des membres du comité de vaccine.
Le dimanche 22 messidor, c'est-à-dire, le quatrième jour après l'inhumation du cadavre, déjà ouvert une première fois, on se rendit dans le cimetière, suivant l'ordre qui en avait été donné par le magistrat, pour procéder à l'exhumation que tous les propos d'empoisonnement semblaient avoir rendue nécessaire. La présence des officiers de santé qui avaient procédé à la première visite juridique fut requise cette fois encore, quoiqu'il eût été peut-être prudent de les en exclure. Les sieurs Delzeuzes et Renault furent aussi mandés. Avec eux, se trouvèrent réunis d'autres gens de l'art et quelques chirurgiens militaires de la garnison d'Évreux. On procéda à l'exhumation. Le sieur Delzeuzes, ainsi qu'il l'avait fait lors du premier examen, exposa les causes de la maladie, et répéta ses conjectures sur celles de la mort. Son rapport produisit une très-vive agitation parmi les officiers de santé présens. Sans respect pour l'asile des morts, des débats violens s'engagèrent: les reproches sanglans, les injures grossières retentirent au milieu du silence des tombeaux. A travers ces dissentimens scandaleux, à travers quelques réticences cruelles, on parut néanmoins s'accorder sur l'absence totale de traces de poison. Le procès-verbal de cette vérification ne contenait absolument rien qui pût justifier le moindre acte de rigueur de la part du ministère public.
Cependant, le bruit se répandit bientôt dans la ville qu'une pièce légale allait devenir la base d'une accusation en forme contre madame Deservolus et contre sa sœur; on annonçait même le dépôt de cette pièce redoutable au greffe du tribunal criminel. C'était, disait-on, un troisième procès-verbal qui aurait été remis secrètement et de confiance au magistrat, sur sa demande, par les médecins et chirurgiens d'Évreux, contradicteurs des sieurs Delzeuzes et Renault, et qui aurait été rédigé postérieurement à celui des nouveaux officiers de santé, convoqués pour l'exhumation. Dans cet état de choses, les enfans de madame Deservolus, intéressés à faire éclater au grand jour l'innocence de leur mère, provoquèrent auprès du ministère public une nouvelle exhumation, insistant surtout, pour que cette seconde visite du cadavre fût faite par des officiers de santé choisis dans tout autre département que celui de l'Eure. Ils s'adressèrent au magistrat qui jusqu'alors avait connu de cette affligeante affaire, mais ils eurent la douleur d'en éprouver un refus. L'examen nouveau que l'on sollicitait ne devait produire, selon lui, aucune espèce de résultat; c'était d'ailleurs, à l'entendre, une affaire terminée. Un pareil langage semblait bien attester que celui qui le tenait était convaincu de la non-existence du délit. Comment alors expliquer les poursuites que ce même magistrat jugea sans doute indispensable de continuer de faire?
Mais ce que ce substitut n'avait pas voulu autoriser, le commissaire près le tribunal criminel le permit. Il fut décidé qu'une exhumation aurait lieu. Un médecin et deux chirurgiens de Rouen, hommes aussi habiles qu'intègres, furent appelés à Évreux.