C'était le 27 messidor. La même faute qui avait causé un si grand scandale lors de la première exhumation, fut encore commise pour celle-ci. Les premiers experts furent appelés. Aussitôt que le cadavre eut été tiré, pour la seconde fois, de la fosse, les trois officiers de santé de Rouen, l'examinèrent dans toutes ses parties avec la plus scrupuleuse attention, et leur procès-verbal renferma la déclaration authentique de la mort naturelle du sieur Deservolus. Ils affirmaient n'avoir trouvé aucune trace qui pût décéler l'effet d'un agent délétère ou, en d'autres termes, aucune trace de poison ou de substances malignes.
Une déclaration aussi précise que celle que venaient de faire les médecins et chirurgiens de Rouen devait bien enfin fixer l'opinion publique; mais la malveillance s'empara avec ardeur d'une fatale circonstance qui vint lui fournir de nouveaux prétextes de calomnie et de persécution.
Au nombre des viscères sur lesquels les officiers de santé devaient porter leur attention, on ne retrouva plus l'estomac, lorsque, arrivés dans le lieu destiné à leur examen, ils se mirent en devoir d'y procéder. Soit que, mal enveloppé, ce viscère eût glissé par une des ouvertures de la serviette qui les contenait tous, et que, dans une translation qui avait eu lieu de nuit, personne ne s'en fût aperçu, soit qu'une main intéressée à faire disparaître une preuve matérielle de l'ignorance ou de la méchanceté, eût réussi à détourner l'objet même qui la renfermait, on chercha vainement l'estomac pour le soumettre aux mêmes expériences que les autres viscères. Cette circonstance, consignée dans le procès-verbal, ne tarda pas à réveiller toutes les conjectures, tous les soupçons; la calomnie s'exerça avec une activité nouvelle.
Bientôt le même magistrat qui avait dit aux enfans de la veuve Deservolus qu'il regardait l'affaire comme terminée commença mystérieusement une information dans laquelle tous les moyens inquisitoriaux furent mis en usage. Le sieur Delzeuzes, ami de la famille Deservolus, fut étrangement calomnié, et devint aussi l'objet de la défiance du magistrat. Le substitut, malgré toute la rigueur dont il s'était armé, ne trouva pas probablement de charges suffisantes pour autoriser le mandat de dépôt; car il ne le décerna point en renvoyant les pièces au directeur du jury. Cet autre magistrat se livra à un examen subsidiaire; il se disposait à clore la procédure par une déclaration de non-inculpation, lorsqu'au mépris des preuves d'innocence qui résultaient de l'information, le substitut crut devoir faire encore éclater le zèle qui l'animait; un mandat d'amener fut lancé contre madame Deservolus, contre sa sœur, la demoiselle Emilie Le Prévot, et contre le citoyen Delzeuzes.
Le directeur du jury, considérant sans doute que là où manquaient les preuves il n'y avait pas de délit, rendit une ordonnance tendante au rejet du réquisitoire, ordonnance qui fut déposée au greffe du tribunal le 6 fructidor. Par jugement rendu le 10, le tribunal de première instance de l'arrondissement, sur les conclusions de son commissaire, consacra la décision du directeur du jury; mais le substitut ne se tint pas pour battu; il se pourvût contre le jugement du tribunal d'arrondissement devant le commissaire près le tribunal criminel qui, après mûr examen des pièces qui lui avaient été adressées, déclara, le 17 fructidor, donner son adhésion à ce même jugement.
Toutes ces décisions successives, favorables à l'innocence, auraient dû suffire pour la pleine justification des accusés; mais il fallait encore éclairer l'opinion, ce qui n'est pas toujours chose aussi facile que de la tromper; il fallait étouffer la calomnie et la flétrir à son tour. Me Billecocq, à la demande des enfans de la veuve, fit un mémoire circonstancié sur cette malheureuse affaire, et servit, par ce moyen, non-seulement à faire taire les calomniateurs, mais encore à éclairer la religion de la cour suprême, qui, sur le réquisitoire du procureur-général impérial, avait renvoyé la procédure devant le magistrat de sûreté et le directeur du jury de l'arrondissement de Mantes.
Madame Deservolus et sa sœur ayant formé opposition à cet arrêt, cette décision fut rapportée par une autre du tribunal de cassation, en date du 9 prairial an XI, qui faisait justice complète de toutes les inculpations dirigées contre les accusés.
Après une accusation semblable à celle dont la veuve Deservolus et sa sœur pouvaient être les victimes, qui fit peser sur elles les soupçons les plus atroces, qui troubla si cruellement leur repos, qui les contraignit de porter leurs plaintes devant différens juges, quelle est la vertu qui pourrait se flatter d'être toujours inattaquable? et cependant cette accusation était absurde, dénuée de vraisemblance, repoussée par la science, seule compétente en pareille matière; et cependant un magistrat, dont la conduite fut inexplicable dans toute cette affaire, s'obstinait à poursuivre les auteurs d'un délit qui n'existait point, et trouvait des auxiliaires pour cette odieuse prévention: tant il est vrai que la prévention, en matière criminelle, peut donner les couleurs du crime à l'innocence la plus incontestable, et qu'elle est un des plus grands fléaux de la justice.
Quand une accusation est invraisemblable, il est presque toujours certain qu'elle est fausse: en pareil cas, le juge ne saurait procéder avec trop de circonspection; c'est une vérité dont s'était bien pénétré le célèbre Dupaty, magistrat éloquent du dernier siècle. «La vraisemblance, dit-il, est comme un témoin nécessaire des autres témoins. Si ce témoin n'a pas déposé dans un procès, la procédure, en quelque sorte, n'est pas consommée, l'information est incomplète. Les invraisemblances d'un fait sont autant de présomptions que ce fait n'existe pas; et l'invraisemblance absolue d'un fait est comme une déposition concluante de la nature contre l'existence de ce fait. Entre des hommes qui diront: Telle chose est, et la nature qui dira: Telle chose n'est pas, il faudra croire la nature.»