Le lendemain 19, Louise est arrêtée. Deux jours après, le magistrat se transporte encore à son domicile pour vérifier la cause de l'effusion de sang remarquée lors de la première visite. L'officier de santé déclare qu'il y a eu nécessairement accouchement, attendu qu'une perte de sang aussi considérable aurait causé une telle faiblesse à la femme, qu'elle aurait succombé.

On interroge Louise; elle convient de sa grossesse et de son accouchement, dont elle fixe la date à trois semaines avant son interrogatoire; mais elle déclare être accouchée d'une fille morte; on lui demande ce qu'elle a fait de cet enfant. Elle se trouble, et dit l'avoir jeté dans les latrines; sur l'observation que son allégation peut être vérifiée, elle se rétracte, et déclare qu'elle est accouchée d'un enfant mâle, mort; qu'elle l'a mis d'abord dans un sac de toile, ensuite dans des linges, que le 15 frimaire, à sept heures du soir, elle l'a porté sur le rempart du château. Interrogée pourquoi elle n'avait pas noué le cordon ombilical, elle répondit qu'elle avait cru l'enfant mort. Quant aux brûlures remarquées sur le corps de son fils, elle s'écria: Je ne suis point une mère dénaturée: je n'ai point allumé de braise pour brûler le corps de mon enfant.

Le magistrat de sûreté décerna contre elle un mandat de dépôt; et l'on procéda à l'instruction des témoins. Parmi les dépositions des témoins entendus, nous remarquerons celle de la femme Royère, lingère, pour qui Louise travaillait depuis plusieurs années. Elle dit, entr'autres choses, qu'ayant lieu de soupçonner fortement que Louise était accouchée, elle se rendit chez elle, le 14, avec une demoiselle Darbois; qu'après l'avoir long-temps et vainement pressée de ne pas lui faire un mystère de son accouchement, après lui avoir promis à cet égard secours et protection, elle avait enfin obtenu l'aveu qu'elle sollicitait; que Louise lui avait déclaré qu'elle était accouchée depuis huit jours; que la sage-femme qu'elle n'avait point voulu nommer, s'était chargée de cet enfant, et l'avait porté à l'hôpital. La femme Royère ajouta que le surlendemain, ayant eu connaissance de l'exposition d'un enfant sur le rempart du château, elle s'était indignée contre Louise qu'elle avait regardée comme l'auteur de ce crime, et qu'elle avait envoyé sa domestique reprendre l'ouvrage qu'elle avait donné à cette fille; que Louise accourut aussitôt à son magasin; qu'elle, veuve Royère, lui avait demandé ce qu'elle avait fait de son enfant, en lui disant que celui trouvé sur le rempart était sans doute le sien, mais que cette fille avait nié, disant qu'elle était accouchée d'un garçon mort qu'elle avait jeté dans les latrines; que Louise la quitta tout de suite, et étant dans la cour, dit qu'elle allait se jeter dans le puits, parce qu'on la ferait périr; qu'on se saisit alors de cette fille pour empêcher le suicide, et qu'on la renvoya après lui avoir donné par pitié une petite somme d'argent et quelques objets d'habillement.

Le directeur du jury fit subir un nouvel interrogatoire à Louise; ses réponses furent conformes à celles qu'elle avait faites devant le magistrat de sûreté. Plus tard, elle varia sur la date de son accouchement. A sa déclaration qu'elle était accouchée d'un enfant mort, le directeur du jury opposa les rapports de l'officier de santé, et l'expérience de la surnatation des poumons. Ici encore elle persista dans son dire, et ajouta qu'ayant fait une chûte trois jours avant son accouchement, elle était accouchée avant terme, qu'on ne pouvait croire d'ailleurs qu'elle eût ôté la vie à son enfant, puisque lors, de la naissance de sa fille, elle avait appelé une sage-femme. Le magistrat lui opposa encore l'aveu fait par elle devant plusieurs témoins, qu'elle était accouchée d'un enfant vivant. Elle ne nia pas cet aveu, mais elle prétendit avoir menti, excusant ce mensonge par la circonstance qu'elle avait encore chez elle son enfant dont elle ne savait que faire. On lui demanda pourquoi, si elle était accouchée d'un enfant mort, elle ne l'avait pas déclaré sur-le-champ à ses plus proches voisines; elle répondit qu'elle avait redouté les suites de cette déclaration; elle dit aussi qu'elle avait fui lorsqu'on lui avait imputé la naissance et la mort de l'enfant exposé, parce qu'elle avait craint d'être poursuivie par la justice pour avoir exposé son enfant. Elle nia avoir manifesté chez la veuve Royère l'intention de se jeter dans un puits.

Le 9 nivose, un jury spécial s'assembla. Louise fut mise en accusation, et arriva bientôt au pied du tribunal, arbitre de son sort. On a vu toutes les circonstances qui s'élevaient contre elle; le ministère public en fit un faisceau et en forma une masse terrible d'accusation; tout paraissait annoncer et la réalité du crime et la conviction de l'accusée.

Le défenseur de Louise s'attacha d'abord à prouver que l'on ne pouvait alléguer pour sa cliente les causes ordinaires des infanticides, c'est-à-dire la pudeur et la misère: c'était pour la troisième fois que Louise était mère; quant à la misère, la charité publique était là, l'hôpital tenait ses portes ouvertes à l'orphelin. Il discuta ensuite le rapport de l'officier de santé, et ses raisonnements rendirent très-problématique la question de savoir si l'enfant était né vivant; aussi quelque fortes que fussent les apparences, les jurés crurent-ils plus juste de renvoyer Louise absoute, que de la déclarer coupable d'un crime auquel la nature refuse de croire, et dont la loi se plaît à douter.

En conséquence, Louise fut acquittée par arrêt du 29 pluviose an 10.

Tel est le grave inconvénient d'une législation imparfaite. Dans tous les temps les tribunaux ont fréquemment retenti d'accusations d'infanticide, et presque toujours, la justice impuissante s'est vue condamnée à proclamer l'impunité des coupables.