JEAN BUCKLER,
DIT SCHINDERHANNES.
Le fléau de la guerre qui désola, depuis le commencement de la révolution française, les deux rives du Rhin, eut les plus graves résultats. La misère donna naissance au brigandage. Les infortunés habitans de ces contrées ravagées se trouvaient dans le plus affreux dénuement; exaspérés par les pillages et les violences dont ils étaient incessamment les victimes, ils regardèrent d'abord comme une légitime vengeance les représailles qu'ils pouvaient exercer contre leurs oppresseurs. La plupart des uns et des autres, quoique souvent guidés par des motifs différens, ne commirent, dès le commencement, que des attentats partiels: ainsi, ils débutèrent par enlever des chariots de bagage et des chevaux à la suite des armées; puis, s'enhardissant, ils attaquèrent les soldats isolés, dans le but de s'enrichir de leurs dépouilles.
Des bandes formidables s'organisèrent; les unes, sous les ordres du fameux Pickhard, se jetèrent sur la Belgique et la Hollande; une autre se forma sur les confins de l'Allemagne et de la France d'alors. Celle-ci eut Schinderhannes pour dernier chef, et ce fut celui qui acquit la plus formidable renommée.
La date la plus reculée qu'on puisse donner à ces troupes de bandits ne remonte pas au-delà des années 1794 et 1793. Elles se composaient, en grande partie, de journaliers, de bûcherons, de colporteurs, principalement juifs; de musiciens ambulans, et autres gens sans industrie et domicile fixe. La rive droite du Rhin, où ils faisaient leur principal séjour, secondait parfaitement leurs desseins. Il était expressément interdit aux bandits, par leurs réglemens, de s'assembler, et surtout de séjourner en grand nombre dans un endroit qui n'était pas désigné comme lieu de rendez-vous pour une entreprise à faire dans le voisinage. Ils ne pouvaient habiter plus de trois ensemble dans le même village. Si un voleur, pour une raison quelconque, changeait de domicile, il laissait son adresse chez le recéleur, afin que, s'il était requis pour un service pressé, on pût le trouver facilement. C'est par ce raffinement de précautions, qu'une bande composée de soixante-dix à quatre-vingts individus était liée par des fils invisibles, et paraissait tout-à-coup sortir du néant, pour exécuter une entreprise et rentrer aussitôt dans les ténèbres.
Par suite de ce même esprit de précaution, les brigands donnaient invariablement la préférence aux expéditions les plus éloignées du lieu de leur résidence habituelle. Des bords de la Meuse inférieure, ils se transportaient tout-à-coup dans les environs de Dunkerque ou de Mayence; des rives du Rhin, ils se portaient rapidement sur celles du Wéser et de l'Elbe.
Il se commettait rarement un vol de quelque importance, que ce ne fût d'après le rapport d'un baldover, ou espion. Ces baldovers étaient presque tous juifs; mais, ce qui est digne de remarque, ils n'appartenaient pas personnellement à la bande. Ces hommes prennaient tous les renseignemens nécessaires à l'exécution du vol dont ils avaient conçu l'idée, et se hâtaient d'aller conclure un marché avec l'un des chefs de bandits les plus renommés. Celui qui offrait au baldover la meilleure part dans le butin obtenait la préférence sur les autres chefs de bande.
Ces troupes de malfaiteurs avaient une infinité de ruses pour déjouer les poursuites de la justice, ou pour lui échapper, lorsqu'elle les avait saisis. Leur adresse triomphait de tous les obstacles; ils perçaient les plus fortes murailles avec les plus faibles instrumens. Leurs femmes ou leurs maîtresses leur étaient d'un grand secours dans ces circonstances: elles étaient inépuisables en inventions toujours nouvelles, pour pénétrer jusque dans leurs cachots, et leur faire passer tout ce qui pouvait servir à leur évasion.
Jean Buckler dit Schinderhannes, donna à la bande qu'il commandait une importance qu'aucune d'elles n'avait jamais eue. Son nom seul remplissait d'effroi les campagnes; jeune, adroit, subtil, il se transportait dans un même jour, avec ses gens, à plusieurs lieues de distance, commettait les vols les plus hardis, et semait par tout l'épouvante; quoique paraissant craindre le danger, il le bravait effrontément: il se promenait en public avec sa maîtresse, jolie personne à peine âgée de vingt ans, dans le lieu qui la veille avait été le théâtre d'un de ses crimes. Il fréquentait les foires, les auberges où chacune de ses victimes pouvait le rencontrer; et telle était la terreur qu'il inspirait, que nul n'osait provoquer contre lui les poursuites de la justice. Il mettait à contribution les riches, et aucun d'eux non-seulement, n'osait résister à ses ordres, mais encore ne se sentait le courage d'avouer qu'il y avait accédé. Du reste, on citait de Schinderhannes quelques traits de bienfaisance et de générosité.
Plusieurs fois il était tombé entre les mains de la force armée, mais, par un moyen quelconque, il était toujours parvenu à s'échapper des prisons où on l'avait enfermé. Enfin, grâce à l'influence du gouvernement français, la confiance succéda à la crainte; les paysans, secondant l'autorité, s'armèrent et firent des battues dans tous les lieux qu'on savait être le repaire ordinaire des bandits; et Schinderhannes, poursuivi, resserré, traqué de toutes parts, n'eut d'autre parti à prendre que de s'enrôler au service de l'Autriche, et de chercher ainsi, sous un nom supposé, un asile contre les poursuites de l'autorité civile. Ce fut dans cet état de choses, que Schinderhannes, déguisé sous le nom de Jacques Schweickart, fut découvert à Limbourg même, où il s'était enrôlé.