Il était depuis quelques jours au dépôt des recrues à Limbourg, et il n'y était pas plus étroitement gardé que ses camarades, lorsqu'un paysan des environs, vint révéler au grand-bailli, que Schweickart n'était autre que le fameux Schinderhannes. Des témoins furent appelés et interrogés; on compara le signalement de Schinderhannes avec le prévenu, et l'on acquit la certitude complète que l'on s'était enfin rendu maître du fameux chef de brigands.
On prit aussitôt toutes les mesures pour rendre son évasion impossible, sans faire en rien paraître que l'on fût instruit de la vérité. Le prétendu Schweickart fut enchaîné, sous prétexte que c'était l'usage de conduire ainsi les recrues au dépôt de Francfort, pour plus de sûreté. Pour mieux lui en imposer, on enchaîna pareillement un autre recrue nommé Ebel. Schweickart, persuadé que le capitaine craignait qu'il ne désertât, lui offrit comme caution une ceinture pleine d'argent qu'il portait autour du corps, mais cette offre fut refusée.
Schinderhannes, avec d'autres recrues, fut transporté à Wisbaden, sous l'escorte de militaires trévirois et de plusieurs jeunes gens de Limbourg, armés de leurs fusils de chasse.
Arrivé à Kirberg, il fut enchaîné plus étroitement encore. Sa figure devint sombre; il ne parlait presque plus. Un négociant de Limbourg, nommé Verhofer, qui faisait partie de l'escorte, s'étant placé devant lui, en le considérant attentivement, le brigand se courrouça et lui dit avec arrogance: «Qu'as-tu à me regarder de la sorte? Te dois-je quelque chose.»
A une lieue de Wisbaden, une compagnie de chasseurs reçut le transport. Julie Blæsius, maîtresse de Schinderhannes, se présenta au fourrier autrichien Wagner, et lui offrit trois louis s'il voulait consentir à ne pas transporter son mari par Cassel, vis-à-vis de Mayence. Schinderhannes lui-même déclara qu'il avait une peur extrême des Français, et qu'il était presque impossible qu'il ne s'en trouvât pas à Cassel. Au départ de Wisbaden, il s'écria douloureusement: «C'en est fait! Je suis perdu!» Le soldat qui était attaché à la même chaîne, lui dit aussitôt: «Ho! ho! nous te tenons cette fois.»
Arrivé à Francfort, l'officier chargé du recrutement, sur une réquisition du magistrat, remit Schinderhannes à l'autorité civile de cette ville impériale, d'où, sur une autre réquisition du jury de Mayence, il fut enfin remis à la gendarmerie nationale française, qui alla le chercher à Francfort, et le conduisit dans les prisons de Mayence.
L'arrestation de Schinderhannes mit un terme aux brigandages qui avaient dévasté les rives du Rhin, et l'on pensait avec raison qu'il ne se trouverait pas dans l'état de choses actuel, d'hommes capables de rétablir ces redoutables bandes. Les interrogatoires que subit ce chef, permirent à la justice de se saisir de la plus grande partie de ses complices et enfin de punir leurs attentats.
Jean Buckler dit Schinderhannes, était né en 1779, à Mülhen, près de Nastœtten, comté de Katzen-Ellebogen, sur la rive droite du Rhin. Son père, Jean Buckler dit le Vieux, était écorcheur, et n'avait point de domicile fixe. Jusqu'à l'âge de seize ans, le jeune Buckler vécut sans jamais avoir été employé à aucune occupation. A cette époque, il débuta dans la carrière du crime, par le vol qu'il fit d'une somme d'argent qui lui avait été confiée; et la crainte du châtiment l'empêcha de retourner près de son père. Ce premier crime ne tarda pas à être suivi de plusieurs autres; puis il loua ses services, en qualité de valet, à un bourreau, chez lequel il resta jusqu'à sa dix-huitième année. Le funeste penchant qu'il avait pour le vice l'entraîna dans de nouveaux crimes. Il fut surpris un jour, par les Français qui occupaient le pays, à piller les caissons d'équipage, et ne dut qu'à un parti d'Autrichiens qui le délivra, de ne pas recevoir la juste punition qu'il avait encourue. Cependant il entra au service d'un autre bourreau, celui de Barenbach; ne discontinuant pas pour cela, de se livrer au vol, il fut arrêté et mis dans la prison de Kirn, où le bailli lui fit donner la bastonnade. Évadé de sa prison, il se retira alors dans les cabanes isolées de Hochwald, et fit connaissance avec Jacques Finck, dit le Rothefinck. Il commit, dans la société de ce bandit renommé, plusieurs vols de chevaux dont le produit eut de quoi satisfaire son ambition, et s'adjoignit aussi Pierre Pétri, dit le Schwartz-Peter, et le fils de ce dernier. Tous ensemble volèrent plusieurs chevaux, dévalisèrent les passans, et principalement les juifs, et Schinderhannes, ayant été de nouveau arrêté, fut conduit à Sarrebruck, d'où il trouva moyen de s'échapper dès la première nuit; après quoi, il revint auprès de Schwartz-Peter.
Dès ce moment, sa vocation fut décidée, et bientôt il égala et surpassa ses maîtres. Cependant jusque là aucune action sanguinaire ne pouvait lui être reprochée, si on l'en croit; le Schwartz-Peter essaya vainement de le familiariser avec le meurtre.
Schinderhannes s'était, rendu avec le Schwartz à Thiergarten, afin de faire dire à un paysan, auquel ils avaient volé deux chevaux, qu'il leur apportât cinq carolins, s'il voulait qu'ils lui fussent rendus. En l'attendant, ils s'arrêtèrent à Thiergarten, où le Schwartz, s'étant énivré d'eau-de-vie, chercha dispute à plusieurs personnes de la maison où ils étaient, brisa leurs meubles, et en outre les maltraita. Sur ces entrefaites, arrivent trois juifs de Guemunden; le Schwartz voulut les forcer à jouer du violon, et les menaça de les tuer s'ils ne lui obéissaient pas. A cette occasion, Schinderhannes fut le médiateur, et l'empêcha de faire du mal à ces juifs. Il vint alors à passer un juif de Seiffersbach, sur le grand chemin de Simmern, lequel juif conduisait une vache. Lorsque le Schwartz vit venir le juif en question, il dit à Schinderhannes: «Va-t-en tuer ce juif; car c'est lui qui est cause que ma commère a été tuée.» Schinderhannes répliqua: «Je n'en ferai rien.» A quoi le Schwartz dit: «Eh bien! donc, je vais le tuer moi-même; et toi, tu n'as qu'à garder ces juifs pour qu'ils ne se sauvent pas, puisqu'à mon retour, il faudra qu'ils me jouent encore du violon.» Le Schwartz suivit le juif, l'atteignit et le perça de coups, et se mit, aussitôt qu'il eut été abattu, à lui arracher sa montre, son argent et un paquet qu'il tenait à la main. A ce moment, il arriva sur la route cinq ou six paysans. Le Schwartz, sans être épouvanté, traîna le cadavre derrière un tronc d'arbre, et ne prit la fuite que lorsque les paysans furent près de lui.