Françoise Chantal dit qu'elle n'avait fait cette déclaration si tardivement, que parce qu'il lui était extrêmement pénible de dénoncer, pour un crime aussi atroce, un homme avec lequel elle avait vécu dans une si grande intimité. Avant de faire cet aveu à la justice, cette fille était sombre et rêveuse. Après l'avoir fait, elle rentra dans la prison avec un air qui attestait sa satisfaction intérieure; puis elle s'écria avec effusion de cœur: Je suis bien soulagée; je suis débarrassée d'un gros fardeau. Françoise Chantal avait aussi rapporté dans la prison plusieurs propos qui corroboraient les fortes présomptions dont Trumeau était l'objet. En voilà une de perdue, avait-il dit à Françoise Chantal, il faut en avoir une autre. Au moment où elle avait été appelée par le magistrat de sûreté, il lui avait tenu ce langage: Oh ça! tu sais bien qu'il faut dire quelle s'est empoisonnée elle-même.

Trumeau avait d'abord déclaré qu'il croyait n'avoir employé qu'environ une once d'arsenic sur les quatre qu'il avait achetées depuis huit ans chez M. Hardi, apothicaire; tandis que celui qui avait été trouvé dans sa boutique, dans un papier frais et mal plié, ne pesait que deux onces cinquante-cinq grains.

Comment résister à tant de preuves accumulées? Pourtant la justice se refusait encore à croire un père capable d'un crime aussi horrible. Mais son doute, son hésitation, furent totalement dissipés, quand elle fut instruite du motif qui l'avait poussé à le commettre.

La malheureuse Rosalie était, comme nous l'avons dit, recherchée en mariage. Il fallait, pour conclure cette union, rendre des comptes; il fallait donner une dot; et Trumeau n'avait fait aucun inventaire à la mort de sa femme; et il n'était pas d'avis de se dessaisir d'un bien dont il voulait jouir avec la concubine qu'il avait attirée dans sa maison. Mais, ne pouvant plus reculer devant cet inventaire, par suite de la demande en mariage, il avait résolu de se débarrasser de celle dont l'existence contrariait sa cupidité. Il avait empoisonné sa fille!

Il paraît, d'ailleurs, que ce forfait n'était pas son coup d'essai. L'instruction apprit qu'en l'an II, il avait chez lui une nièce âgée de seize ans, nommée Marie-Jeanne Cervenon, qui mourut subitement le 6 fructidor de la même année. Le chirurgien de la maison ayant été appelé, il trouva les membres de cette malheureuse dans un état de contraction qui lui donna lieu de penser que cette mort n'était point naturelle. Il le témoigna à Trumeau, en le pressant de requérir la présence d'un commissaire de police. Celui-ci se rendit à son invitation; mais, au lieu de faire venir le même chirurgien, il eut recours à un autre, qui fit un simple rapport verbal, et le cadavre ne fut pas ouvert. Depuis cette époque, Trumeau cessa d'employer le chirurgien habituel, et ne lui paya même pas quelques visites qu'il lui devait. Il avait eu le même intérêt d'empoisonner cette nièce, car il était son tuteur, et n'avait pris aucune mesure, ni avant ni après sa mort pour constater sa fortune.

L'infortunée Rosalie avait, depuis long-temps, le pressentiment du genre de mort qui lui était réservé. Elle avait dit, à différentes époques, à plusieurs personnes qui furent entendues comme témoins: Si je ne préparais moi-même les alimens qui me nourrissent, je craindrais d'être empoisonnée.

Trumeau nia opiniâtrément son crime. Après avoir essayé inutilement de faire croire au suicide de sa fille, il chercha à appeler les soupçons sur Françoise Chantal, disant qu'il ne pouvait y avoir que cette femme qui eut attenté à la vie de Rosalie, lui étant innocent, et sa jeune fille Marie, étant incapable d'un pareil attentat.

Sur la déclaration unanime du jury, Trumeau, reconnu coupable de l'empoisonnement de sa fille aînée, fut condamné par la cour de justice criminelle, à la peine de mort, et à être conduit à l'échafaud, revêtu d'une chemise rouge. Trumeau se pourvût en cassation. Mais l'arrêt ayant été confirmé par la cour suprême, le 17 germinal an 11, il subit sa condamnation.

FIN DU CINQUIÈME VOLUME.