Les chirurgiens procédèrent à l'examen du cadavre, et déclarèrent que la mort avait dû être violente; ils mentionnaient, comme preuves de leur déclaration, le roidissement extraordinaire des bras et des mains, dont la contraction était sensible jusque dans les doigts; la vergeture qui se faisait remarquer sur toute la longueur de ces parties; le renversement et la rotation forcée de la cuisse droite portée violemment sur le ventre, du côté gauche; la couleur des lèvres, qui étaient d'un brun noir; la sortie d'une portion de la langue pressée fortement en tous sens par les dents; et enfin une chaleur considérable à la région de l'estomac.

Avant de sortir de la chambre, le magistrat fit une perquisition exacte dans les meubles et dans les effets, et n'y trouva rien qui eût quelque rapport à ces recherches, à l'exception d'un vase contenant le reste de la potion ordonnée par le sieur Caron. Le lendemain, les hommes de l'art pratiquèrent l'autopsie du corps. Outre divers accidens étrangers à l'événement, on trouva, dans la capacité de l'estomac, la valeur de trois demi-setiers de liquide d'une couleur noire, et comme du sang décomposé, dans lequel était une très-grande quantité de matière comme cuivreuse et d'une espèce grisâtre, paraissant métallique, et ressemblant, sous les doigts, à du sable. Ces liqueurs et matières furent mises aussitôt dans un flaçon scellé du sceau de la police judiciaire et du cachet de Trumeau. La conclusion du procès-verbal des chirurgiens fut que Rosalie était morte, parce qu'elle avait avalé une substance délétère quelconque.

Immédiatement après cette opération, l'un d'eux, qui avait remarqué que la figure de Trumeau n'offrait aucun signe de douleur, lui demanda s'il avait chez lui de l'arsenic. Il répondit qu'il en avait, et ouvrit un tiroir dans lequel était un papier qui en contenait. «Je n'ai pas, ajouta-t-il, permission d'en vendre; mais j'avais été autorisé anciennement à en acheter pour détruire des rats.» Le chirurgien compara alors cet arsenic à celui trouvé dans l'estomac, et le grain lui parut semblable. Il le fit remarquer à Trumeau, qui ne répondit rien. Ce paquet fut également scellé, ainsi que la fiole qui renfermait la potion et le vase où l'on avait déposé l'estomac qui devait être soumis à l'examen des professeurs et préparateurs du laboratoire de chimie de l'école de médecine. Cette opération eut lieu immédiatement, et leur procès-verbal constata que la matière trouvée, sous la forme de petits grains, dans l'estomac, était un véritable acide arsenieux, connu dans le commerce sous le nom d'arsenic blanc; qu'une semblable matière formait le sédiment trouvé au fond de la liqueur extraite de l'estomac, que la quantité de cette matière était plus que suffisante pour produire la mort.

Cependant Trumeau, en disant au magistrat de sûreté qu'il ne connaissait à sa fille aucun motif de chagrin qui eût pu la déterminer à se détruire, avait donné à penser qu'il était probable qu'elle se fût portée à cet acte de désespoir, en voyant la stagnation de leur commerce. Mais, peu d'instans après, il s'était transporté chez lui pour y faire une contre-déclaration tendant, par la manière dont elle était conçue, à faire naître des soupçons contre une fille nommée Françoise Chantal, qu'il avait prise chez lui depuis la mort de sa femme. Sa fille aînée, disait-il, avait vu avec peine cette jeune personne s'installer dans la maison, ce qui avait donné lieu à deux querelles; mais il ajoutait que, depuis un mois, la plus grande intelligence paraissait régner entre elles.

Bientôt après, il changea de langage, et dit à plusieurs personnes, en montrant la chambre où étaient les restes de sa fille, du sein de laquelle on venait de retirer ces matières brûlantes et corrosives qui avaient mis fin à son existence: «La voilà cette malheureuse, cette gueuse de victime, qui s'est empoisonnée elle-même pour me mettre dans l'embarras!» Françoise Chantal était alors présente; on l'entendit dire à Trumeau: «Je ne puis pas être soupçonnée, je ne savais pas que vous eussiez de l'arsenic dans votre boutique, où je ne paraissais jamais; le soupçon ne peut tomber que sur vous et votre jeune fille.»

Pour Trumeau, dans toutes ces circonstances, et avant qu'on l'accusât, il parlait de son innocence, prenait Dieu à témoin de la pureté de son cœur; mais les personnes qui l'observaient ne remarquèrent aucune trace de chagrin sur son front; sa voix semblait n'avoir de force que pour insulter à la mémoire de sa fille, et faire tomber sur elle le soupçon d'un suicide.

Cette insensibilité profonde, ces contradictions frappantes, éveillèrent l'attention de la justice. Trumeau et Françoise Chantal furent arrêtés et mis en accusation.

L'instruction de la procédure fournit plusieurs révélations importantes. Trumeau n'aimait point Rosalie. On apprit qu'il lui avait souvent reproché de ressembler à sa mère, et d'avoir cabalé avec elle contre lui. Il la maltraitait, ainsi que sa jeune sœur, et toutes les deux éprouvaient des privations, et manquaient des choses les plus nécessaires. Quatre jours avant la mort de Rosalie, il avait fait éclater contre elle la plus grande colère, parce qu'elle exigeait des comptes sur les biens de sa mère et lui témoignait quelques mécontentemens de ce qu'il avait pris des arrangemens pour hypothéquer une maison qui en faisait partie. Depuis cette scène qui avait été vive, Trumeau n'avait parlé à sa fille que la veille de sa mort; et ce fut le lendemain, que Rosalie se plaignit de maux de cœur, et qu'elle n'avait point dormi pendant la nuit. La mort violente de cette infortunée n'avait pas tardé à suivre ces symptômes.

Ce qui commença à jeter quelque lumière sur la culpabilité de Trumeau, c'est que la jeune Marie ayant goûté au verre d'eau et de vin, et au thé préparés par son père pour sa sœur, avait ressenti de violentes douleurs d'estomac et des vomissemens qui ne s'étaient dissipés que par l'usage du lait et des vomitifs.

A cette observation, vint se joindre la déclaration de Françoise Chantal, qui vivait en concubinage avec Trumeau. Elle fit part de plusieurs aveux que Trumeau, en proie aux remords, lui avait faits étant couché avec elle. Oh! le malheureux thé! le malheureux thé! s'écriait-il dans le lit. C'est dans la première cuillerée de potion et dans le thé que j'ai empoisonné ma fille.