L'exécution des vingt condamnés ne dura que vingt-six minutes. La vue des cercueils et de l'instrument du supplice avait glacé le courage des plus intrépides d'entr'eux; il fallut les porter presque tous sur l'échafaud.
On attribua les dernières paroles de Schinderhannes à la conviction où il était que le meurtre seul emportait la peine de mort; quoi qu'il en soit, elles firent peu d'impression sur le peuple, et ce grand acte de justice rendit enfin le calme et la sécurité à des provinces qui en avaient été bien long-temps privées.
PÈRE
EMPOISONNEUR DE SA FILLE.
Tout Paris, toute la France avaient été frappés de stupeur et d'effroi au récit des attentats monstrueux de l'épicier Desrues. On reculait devant le détail des manœuvres perverses de ce scélérat; l'imagination la plus hardie n'aurait osé concevoir rien de plus odieux! Vingt-cinq années s'étaient à peine écoulées depuis l'exécution de ce misérable, lorsque l'épicier Trumeau vint épouvanter la capitale par un forfait plus révoltant encore que ceux de Desrues. Ce dernier, malgré sa scélératesse consommée, ne s'était pas dépouillé entièrement de toutes les affections de la nature; il aimait sa femme et ses enfans; et ses derniers momens, employés à leur faire des adieux déchirans, prouvèrent combien son âme, d'ailleurs si dénaturée, était pourtant sensible aux sentimens d'époux et de père. Trumeau le dépassa dans la voie du crime; car ce furent les siens qu'il choisit pour victimes. On avait eu beaucoup d'exemples du crime d'infanticide de la part des femmes. Trop de mères, pour échapper au reproche d'avoir offensé les mœurs, ont encouru l'accusation d'avoir outragé la nature; mais, ce motif n'existant pas pour les hommes, il est plus étonnant d'en trouver qui se rendent coupables de tels crimes.
Le 21 nivose an XI de la république (janvier 1803), le sieur Caron, chirurgien, se rendit, sur les sept heures du soir, chez le nommé Trumeau, épicier, rue de la Harpe, qui l'avait fait appeler pour donner des secours à Rosalie Trumeau, sa fille aînée, âgée de vingt-cinq ans, laquelle éprouvait de fréquens vomissemens depuis huit heures du matin. Ce chirurgien la trouva dans son lit, jouissant de toutes ses facultés mentales, et se contenta d'ordonner une potion antispasmodique. Il y avait à peine deux heures que le chirurgien s'était retiré, lorsque Marie Trumeau, la jeune sœur de la malade, entra chez lui, et lui annonça qu'elle venait de rendre le dernier soupir.
Surpris de cette nouvelle, le sieur Caron retourna sur-le-champ chez Trumeau, qui lui dit sans manifester la moindre émotion: Montez vite dans la chambre de ma fille. Le chirurgien monte en toute hâte, et trouve la jeune fille morte dans son lit, dont les draps et les couvertures étaient bien bordés, bien arrangés. Cette mort, dit-il au père, m'effraie; il faut que j'aille faire ma déclaration de sûreté: l'honneur vous commande impérieusement d'y venir avec moi. Mais Trumeau refusa de s'y rendre: Cela ferait un embarras, cela causerait des frais, et je ne suis pas riche. Que dira, que pensera le quartier? nous verrons demain.
Le lendemain, le sieur Caron renouvela ses instances d'une manière plus pressante encore; mais, voyant que Trumeau persistait obstinément dans son refus, il prit en conséquence le parti de se rendre seul chez le magistrat de sûreté du 6e arrondissement. Celui-ci se transporta sans retard chez Trumeau, avec le sieur Buraud, chirurgien exerçant près de lui, à l'effet de constater la mort de la fille de l'épicier.
Trumeau déclara que sa fille avait éprouvé, dans la matinée, des nausées, des envies de vomir; qu'il lui avait fait faire du thé; que, voyant le soir que le mal empirait, il avait fait appeler le sieur Caron, et qu'elle était morte trois quarts-d'heure après avoir pris des cuillerées de la potion que celui ci avait ordonnée. Il ajouta qu'elle devait se marier incessamment, et qu'elle n'avait aucun motif de chagrin, à moins que ce ne fût celui de voir que le commerce allait mal, circonstance qui les rendait moins heureux qu'autrefois.