Arrivé dans une chambre au troisième, il vit une femme couverte de sang et de blessures, sur lesquelles un chirurgien mettait le premier appareil. Quand cette femme eut recouvré ses esprits, elle déclara qu’il y avait environ deux ans qu’elle avait eu occasion de faire la connaissance de la nommée Manette, qui prenait aussi le nom d’Auguste; que cette fille exerçait la profession de perruquier, et était ordinairement travestie en homme; que ladite Manette était venue chez elle, le matin même, vêtue d’une redingotte couleur puce, et coiffée d’un chapeau rond; que, la trouvant encore au lit, Manette s’était d’abord assise sur une chaise; mais que tout-à-coup elle s’était élancée sur elle, la main droite armée d’un marteau, et lui avait asséné plusieurs coups de cet instrument sur la tête; que ce n’était qu’après une lutte longue et acharnée de part et d’autre, qu’elle, plaignante, avait pu s’échapper des mains de la féroce Manette, ouvrir une fenêtre, et crier à l’assassin! qu’à ce cri, Manette s’était sauvée, laissant dans la chambre le marteau dont elle s’était servie et son chapeau rond.

La femme Marye ajouta qu’elle était fondée à croire que l’intention de la fille Manette, en l’attaquant de la sorte, avait été de la voler.

Il paraît que la fille Manette ne retourna pas dans son logement habituel, et qu’elle se réfugia, après son crime, chez une femme Doisy, rue et maison des Filles-Saint-Thomas, laquelle femme l’avait connue dix mois auparavant dans la prison des Madelonnettes. La fille Bouhourt ne fut arrêtée que le 18 janvier 1808.

Interrogée sur les faits relatifs à sa tentative criminelle, Manette chercha à établir, que la femme Marye, emportée vers elle par des désirs effrénés, avait conçu une violente jalousie, et lui avait fait de vifs reproches, en l’accusant de lui préférer d’autres femmes; qu’elle avait été d’abord insensible à ce reproche, et qu’elle se disposait même à se dépouiller de ses vêtemens pour entrer dans le lit de la femme Marye, lorsque celle-ci s’y opposa et proféra contre elle des injures qui la portèrent à donner un soufflet à ladite Marye, qui la prit aussitôt aux cheveux, et la jeta par terre; que dans cette lutte, et pendant qu’elle était renversée, elle trouva sous des mottes à brûler, dans un coin, un marteau qu’elle jeta à la tête de la femme Marye, et se sauva ensuite.

Mais la fille Manette, au lieu de sortir sur-le-champ de la maison, s’était réfugiée dans un corridor du second étage, dont elle avait fermé la porte sur elle. On vit, le lendemain, que les murs de ce corridor étaient souillés de sang; on y remarquait même l’empreinte d’une main ensanglantée.

Le vol, d’ailleurs, n’était pas étranger à la fille Manette, puisque l’instruction prouva qu’elle avait été condamnée, le 25 septembre 1806, à six années d’emprisonnement pour vol.

Pendant le cours de l’instruction de la procédure, deux autres chefs d’accusation vinrent se joindre au premier: il s’agissait de deux assassinats consommés, suivis de vol.

L’un de ces assassinats devait avoir été commis dans la nuit du 25 décembre 1805, sur la personne de Gabriel-Pierre Boyssou, âgé de 54 ans. Cet homme jouissait d’une pension sur l’État d’environ mille livres. Il avait été curé à Mont-l’Hury et professeur dans un séminaire. Quelque modique que fût sa fortune, il avait des économies en réserve. Quand les scellés furent apposés chez lui, on trouva des papiers qui apprirent qu’il traitait, à l’époque de sa mort, de l’acquisition d’une petite maison située près de Vincennes. Le sieur Boyssou habitait, depuis trois ans environ, un petit appartement au premier étage, rue Neuve Sainte-Geneviève. Vers le 21 décembre, on vit avec lui un jeune homme d’environ 18 ans, vêtu d’une redingotte bleue, coiffé d’un chapeau rond, et portant des bottes. Le sieur Boyssou le faisait passer pour son neveu. Plusieurs personnes virent ce même jeune homme chez le sieur Boyssou. On remarqua que cet individu évitait le plus possible de laisser voir sa figure.

Le 24 décembre, veille de Noël, le sieur Boyssou et son neveu prétendu disparurent, sans que l’on sût ce qu’ils étaient devenus. Cette absence était remarquée depuis près de quinze jours, lorsque le propriétaire de la maison où demeurait le sieur Boyssou fit une déclaration devant le commissaire de police du quartier. Le commissaire arrive, il frappe à la porte à plusieurs reprises; on ne lui répond pas. Un serrurier est appelé. On reconnaît que la porte d’entrée, donnant sur la rue, n’est fermée qu’au pêne; la clé de sûreté était dans la serrure, et une seconde clé sur la troisième marche de l’escalier; on entre dans une chambre au premier étage; on trouve dans le lit un cadavre dont la figure était couverte de sang, et la tête fracassée en plusieurs endroits. Le lit et le carreau étaient teints de sang. L’état de putréfaction du cadavre annonçait que le crime avait été commis depuis plusieurs jours. Le chirurgien chargé de l’examen du cadavre, annonça que toutes les blessures tendaient à prouver que les coups avaient été portés avec un corps contondant, tel qu’un fort marteau.

On remarqua qu’une foule d’objets de quelque valeur avaient disparu; que le secrétaire avait été enfoncé, et l’argent qu’il contenait, enlevé; on ne trouva que des sacs vides.