Tout annonçait que ce crime atroce avait été commis la nuit, et que l’assassin, ayant un libre accès dans la maison, dont les portes n’offraient aucune trace d’effraction, avait saisi l’instant où le sieur Boyssou était livré au sommeil, pour l’assommer à coups de marteau portés sur la tête et sur la poitrine.
Quelques personnes reconnurent dans la personne de Manette Bouhourt toujours vêtue en homme, le neveu du sieur Boyssou, quoiqu’il y eût déjà deux ans que celui-ci eût été assassiné; or ce neveu, à l’époque du crime, avait été fortement soupçonné d’en être l’auteur.
On parvint à découvrir dans quelles maisons de prêt la fille Bouhourt allait déposer ses effets, et l’on y retrouva plusieurs des objets qui avaient été volés chez le sieur Boyssou. La fille Manette convint bien que tous ces effets avaient été engagés par elle, mais qu’elle les tenait d’un de ses amans nommé Duplaidois, qui n’était qu’un personnage imaginaire.
Le troisième chef d’accusation qui pesait sur la fille Manette était l’assassinat du nommé Antoine-François Prévost, occupant depuis deux mois une chambre, rue Hyacinthe, n. 5.
Plusieurs personnes virent ce Prévost à diverses reprises, et notamment le 27 septembre, accompagné d’un jeune homme âgé de vingt ans environ, moins grand que lui, vêtu d’une redingotte brune. On les vit ce jour-là prendre ensemble des cerises à l’eau-de-vie dans un café de la rue de la Harpe. Ils se retirèrent à onze heures et demie du soir. Prévost était gai et entre deux vins. Quelques jours auparavant, Prévost avait dit à un témoin que, s’il avait des femmes, on ne s’en apercevrait pas, parce qu’il les ferait habiller en homme.
Prévost ne reparut plus depuis le 27 septembre; on ne le vit plus, on ne l’entendit plus rentrer chez lui. Les voisins s’aperçurent qu’il s’exhalait de sa chambre une odeur fétide. Sa mère en fut prévenue. Le 12 octobre, elle chargea une personne de s’assurer si Prévost n’était point dans sa chambre. On monta, à l’aide d’une échelle, à la croisée de cette chambre, et l’on aperçut, à travers les vitres, le cadavre de Prévost près de son lit. Le commissaire de police et le magistrat de sûreté furent appelés. La porte de sa chambre était fermée à double tour, mais sans verroux en dedans. Le corps de Prévost était assis sur une chaise; il n’était couvert que d’une chemise et d’un gilet de travail. Le lit était dans un grand désordre: les draps, le traversin, le matelas, étaient teints de sang. Le cadavre avait à la tête une plaie transversale faite par un instrument tranchant. On trouva à terre une hachette couverte d’un torchon; elle était tout ensanglantée; on la rapprocha des blessures, elle s’y adaptait parfaitement. Les deux chirurgiens, appelés pour constater l’état du cadavre, pensèrent que les coups avaient été portés avec cet instrument.
La fille Bouhourt fut confrontée avec plusieurs témoins qui la reconnurent pour l’avoir vue chez Prévost; on la reconnut même à sa voix. La fille Bouhourt soutint qu’elle n’avait pas connu le sieur Prévost, qu’elle n’avait jamais été chez lui, et qu’on n’avait pu la voir avec lui.
Après les plaidoiries du ministère public et du défenseur nommé d’office, les jurés se retirèrent dans la chambre des délibérations, et, cinq heures après, déclarèrent, à l’unanimité, que l’accusée était convaincue d’une attaque à dessein de tuer, effectuée sur la personne de la femme Marye; qu’elle l’avait fait avec préméditation; mais que, relativement à l’assassinat de Boyssou et Prévost, elle ne leur paraissait pas convaincue.
En conséquence de cette déclaration, elle fut condamnée à la peine de mort. Manette Bouhourt se pourvut en cassation; mais la cour suprême ayant confirmé l’arrêt, elle subit son supplice.
Lors de ce procès, beaucoup d’avocats et un grand nombre de personnes dans le public ne furent pas de l’avis du jury. On ne concevait pas que l’on eût pu douter de la culpabilité de Manette, après les dépositions de nombreux témoins, après la découverte des effets volés dans la maison de prêt, après l’identité des moyens employés pour la consommation des trois crimes, après la conduite indécemment atroce de l’accusée pendant les débats; car on l’avait vue sourire lorsqu’il était question de l’état des cadavres de ses victimes. Nul doute que cette sirène de bas étage ne se fût servie de l’appât de honteux plaisirs pour attirer Boyssou et Prévost dans ses filets, et n’eût employé la débauche et les liqueurs spiritueuses comme auxiliaires pour l’exécution de ses projets criminels.