Pendant la matinée du jeudi, tandis que la dame Dalleux mère était à la messe, on donna à son fils d’une potion qui était dans une bouteille ordinaire, et que jusqu’alors il avait trouvée bonne, mais très-bonne, et que cette fois, il dit être comme du poison. Ce jour-là même, la mère de Dalleux, rassurée par les paroles du médecin, partit pour retourner chez elle; et l’on rapporta qu’à cette occasion, sa bru avait dit: Ah! la voilà allée! Tant mieux: nous serons tranquilles; et qu’en tenant ce propos, elle faisait des croix à la cheminée.
On remarqua aussi que, durant les souffrances du sieur Dalleux, et lorsque trouvant amères les boissons que lui donnait sa femme, il ne voulait point achever de les boire, elle lui disait: Si tu ne bois pas ce que les médecins t’ordonnent, tu ne guériras pas; qu’elle lui mettait dans la bouche des grains de raisins secs, et que les trouvant amers, il était obligé de les jeter.
Cependant la garde ayant remarqué une substance de couleur verte au fond des cafetières, conçut des soupçons, mit l’eau de côté pour la faire voir au médecin, et en la versant dans un saladier, reconnut que ladite eau était blanchâtre et filandreuse comme l’eau de tilleul qui avait été jetée la veille.
Arriva, sur le soir le médecin La Barthe; s’étant approché de la garde, qui lui avait fait un signe, il apprit d’elle que l’eau de graine de lin, qu’il avait prescrite pour les lavemens, était toute noire; conduit par cette femme dans la cour, auprès de la rigole de l’évier, le sieur La Barthe remarqua sur une pierre et ramassa avec le doigt une crasse encore humide et d’un gris foncé qu’il examina de près et qu’il crut reconnaître pour du vert-de-gris. Un petit vacher du sieur Dalleux ayant paru au moment où l’on venait de jeter sur l’évier une partie de l’eau destinée pour les lavemens, et ayant remarqué la substance verte que cette eau avait laissée, remarqua que c’était absolument comme la poudre qu’il avait rapportée de Dammartin pour sa maîtresse. Cet enfant fut questionné par le sieur La Barthe. Enfin le médecin eut des soupçons d’empoisonnement, et il en fit part à la garde et au sieur Dalleux père; il rentra auprès du malade, et il lui défendit de rien prendre avant son retour. La garde fut prévenue de cette défense, et Dalleux père, invité à envoyer de suite chercher quelqu’un de ses enfans pour passer la nuit suivante auprès du malade. A dater de ce moment, le sieur Dalleux fils ayant été surveillé et sagement soigné, recouvra, sinon une santé excellente, mais la vie, qu’il était menacé de perdre, et donna des espérances de rétablissement prochain.
Cependant l’autorité fut prévenue. Des perquisitions furent ordonnées. On découvrit que la dame Dalleux s’était procuré du vert-de-gris, du sublimé et de l’arsenic par le moyen d’une dame Gouverneur, épicière à Dammartin, et sous le prétexte qu’elle avait besoin de mort aux rats. On produisit une lettre dans laquelle elle demandait à cette épicière des matières de la même nature. On remit entre les mains de la justice un paquet de ces drogues et autres objets pouvant et devant servir à conviction.
La femme Dalleux, interrogée par les magistrats, nia d’abord son crime, disant qu’elle avait distribué dans ses greniers les drogues qu’elle avait achetées chez la dame Gouverneur. Mais ensuite elle convint du fait de l’empoisonnement de l’eau du lavement, et d’avoir auparavant, c’est-à-dire les 2, 3, 4, 5 et 6 avril, empoisonné son mari avec une partie de ces drogues. Elle avoua explicitement qu’elle avait acheté ces drogues pour en donner à son mari; quoique, dans un autre interrogatoire, elle eût fait beaucoup d’efforts pour restreindre ses nombreux empoisonnemens à celui de la soupe qu’elle lui avait donnée le dimanche 2 avril. La force de la vérité l’entraîna bientôt, et il lui échappa de dire qu’après avoir mêlé avec cette soupe une partie des poisons qu’elle avait été chercher à Dammartin, elle en avait mis deux ou trois fois dans des boissons qu’elle avait présentées depuis à son mari.
Quant aux motifs qui avaient pu déterminer la prévenue à un forfait aussi épouvantable, on ne peut qu’être étonné de leur frivolité. Elle se plaignait que son mari grondait continuellement, quand il était à la maison, et surtout lorsqu’il revenait de ses voyages, qui étaient fréquens; qu’à son retour, il se faisait rendre compte de ce qui s’était passé durant son absence; qu’il était enclin à la jalousie, sans qu’elle y eût donné sujet. Elle convint cependant qu’il ne l’avait jamais frappée ni menacée, mais qu’elle le craignait, parce qu’il tempêtait toujours. Enfin, elle disait qu’elle était désespérée par sa nouvelle existence, si différente de celle qu’elle avait dans la maison de sa mère. Quelque temps avant son crime, elle avait dit à une personne qu’elle avait le projet de se noyer et de se jeter dans son puits.
Du reste, cette malheureuse protestait qu’elle n’avait pas eu l’intention de faire mourir son mari; qu’elle croyait que, devenu malade, il n’eût pas été si rude, et qu’il fût resté à la maison, ce qu’elle avait été d’autant plus fondée à croire, que son mari lui disait: «Vois-tu que les hommes sont bien gentils, quand ils sont pris comme cela.» Elle savait bien, disait-elle, que les drogues données par elle à son mari faisaient mourir les rats; mais elle ignorait qu’elles produisissent cet effet sur les hommes.
La femme Dalleux fut traduite devant la cour criminelle du département de Seine-et-Marne; ses défenseurs argumentèrent d’un prétendu dérangement dans les facultés intellectuelles de leur cliente; mais, sur la déclaration du jury, la Cour la condamna à la peine de mort, le 19 octobre 1809.
La Cour de cassation ayant rejeté son pourvoi, cette malheureuse femme subit, le 2 décembre suivant, la peine qu’elle n’avait que trop méritée.