Dalleux mangea très-peu des mets qui composaient le repas; le goût qui lui restait de sa soupe les lui faisait trouver tous amers. Bientôt, étant encore à table, il éprouva du malaise. Pour se remettre, il demanda un peu d’eau-de-vie; sa femme lui répondit que, n’en ayant pas, elle ne pouvait en donner.

On quitta la table. Le sieur Guenot dit qu’il allait chercher un cheval à Mitry, et qu’il serait revenu à temps pour se rendre, avec son beau-frère et sa sœur, au Plessis-l’Évêque, où ils devaient dîner. Avant même de sortir de la cour pour conduire son beau-frère et le mettre dans son chemin, le sieur Dalleux eut des envies de vomir. Après avoir fait quelques pas dans la plaine, et avoir montré au sieur Guenot le clocher de Mitry, il rentra au logis, et se mit tout habillé sur son lit. Alors il s’évanouit, et s’écria: Ah! mon Dieu, je suis perdu! Bientôt les vomissemens commencèrent. Sa femme lui ôta sa cravatte, et lui tint la tête. Dalleux prit d’abord son mal pour une indigestion; mais les douleurs étant devenues plus aiguës, et les maux de cœur ayant augmenté, il fut obligé de se déshabiller et de se mettre au lit. Cependant sa femme paraissait alarmée de son état, elle lui demandait ce qu’il éprouvait, elle lui adressait des paroles consolantes, et lui faisait boire de l’eau sucrée. Elle passa la nuit entière, seule auprès de lui, et lui fit prendre plusieurs breuvages, notamment de l’eau de groseilles. Dalleux trouvait tout ce qu’on lui donnait à boire fort amer, et ne pouvait jamais l’achever. Les vomissemens étaient continuels; ils redoublaient aussitôt qu’il avait bu; alors il s’écriait: Ah! mon dieu, si tu n’étais pas ma femme, je croirais que tu m’empoisonnes.

Le lendemain, lundi 3 avril, la femme d’un des charretiers du sieur Dalleux fut appelée pour le garder. Arrivée vers midi, cette garde trouva le malade vomissant; ses évacuations étaient mousseuses et verdâtres; il se plaignait de douleurs affreuses dans l’estomac. Il refusa toute espèce de boisson, hors de l’eau chaude; l’eau sucrée lui était en horreur: il avait vomi chaque fois que sa femme lui en avait donné.

Un chirurgien de Juilly vint, sur les trois heures de l’après-midi, visiter Dalleux. Prenant le mal de celui-ci pour une indigestion, il prescrivit une potion calmante et des lavemens. La garde veilla seule auprès du malade, qui éprouvait encore des vomissemens.

Le mardi matin, la femme Dalleux donna à son mari, sur l’ordonnance du chirurgien, un bouillon de veau, cerfeuil et laitue. Il était recommandé de mettre du sel de nitre dans toutes les boissons du malade. Dalleux trouva le bouillon très-mauvais, et n’en prit qu’environ deux gorgées. Il sentit sous ses dents quelque chose qui craquait, et, dans le moment même, il éprouva une forte brûlure depuis la bouche jusque dans les entrailles.

Vers midi, la mère de Dalleux arriva, et ayant conçu de vives inquiétudes sur l’état de son fils, elle envoya chercher le sieur de la Barthe, médecin de la maison de Juilly. Venu sur les trois heures, il ordonna, entre autres choses, de l’eau de tilleul et de l’eau d’orge. Ce furent la dame Dalleux mère et sa bru qui firent boire le malade.

Quoique jusqu’alors celui-ci eût préféré d’être servi par sa femme qu’il demandait sans cesse, et qu’en termes d’amitié il appelait sa grosse, il commença à prendre plus volontiers ce que lui offrait sa mère, parce que, chaque fois que l’autre lui donnait quelque chose, il éprouvait des nausées et des vomissemens; et, à cette occasion, il lui répéta ce qu’il lui avait déjà dit à plusieurs reprises: Si tu n’étais pas ma femme, je croirais que tu m’empoisonnes.

Le même jour, à neuf heures du soir, la dame Dalleux la mère étant allée se coucher, sa bru ordonna très-impérativement à la garde d’en faire autant pour deux heures; et resta seule avec son mari, jusqu’à onze heures, qu’étant venue éveiller la garde, en allant jeter les matières que Dalleux avait vomies, elle la fit lever, en disant qu’il vomissait toujours, et qu’elle ne pouvait rester davantage. Avant d’aller se mettre au lit, la garde avait laissé devant le feu deux cafetières; l’une pour l’eau d’orge, l’autre pour l’eau de tilleul. Dans la nuit, en donnant au malade de l’eau d’orge dans un verre, elle s’aperçut que cette eau était trouble, et pensa d’abord que cela provenait de ce qu’ayant bouilli long-temps, l’orge avait crevé et fait farine. Quelques minutes après avoir pris ce breuvage, Dalleux éprouva de nouveaux vomissemens et des crises très-douloureuses. En s’agitant, en se tourmentant, il disait qu’il était à la mort. Il prit deux grands verres de pure eau chaude, en disant: Il n’y a que cela qui passe, et qui me fasse du bien.

Le mercredi matin, la dame Dalleux la mère, avant fait vider sur l’évier la cafetière d’eau de tilleul, et celle où était l’eau d’orge, on y trouva une matière blanchâtre, et d’une odeur très-fétide. Cette odeur ne cessa de se faire sentir dans les cafetières, qu’après qu’elles eurent été nettoyées plusieurs fois. Le médecin La Barthe trouva Dalleux plus accablé que la veille, et sur son ordonnance, la dame Dalleux présenta à son mari un peu de bouillon gras coupé, dans un gobelet d’argent. Après en avoir bu au plus deux cuillerées, Dalleux dit à sa femme: Cela est bien mauvais, et il répéta encore ces mots: Si tu n’étais pas ma femme, je croirais que tu m’empoisonnes. Peu après, les vomissemens et les souffrances recommencèrent.

Le même jour, le sieur La Barthe étant revenu, et ayant été témoin d’un vomissement très-abondant, contenant beaucoup de matières verdâtres, il défendit de rien donner au malade, et revint lui administrer lui-même une potion calmante. La nuit qui suivit fut assez calme. Le jeudi, le sieur La Barthe trouva Dalleux dans une situation beaucoup moins inquiétante; il concevait de grandes espérances.