L’avocat fit aussi valoir plusieurs moyens de cassation, et la cour suprême, par arrêt du 13 janvier 1809, annula toute la procédure, et renvoya Fourey devant la cour de justice criminelle du département le plus voisin.
Il paraît que la haine seule avait ourdi toute cette accusation; peut-être même que le coup de fusil était aussi de l’invention du maire et de sa servante. Le sieur Labbé était l’ennemi déclaré de Pierre Fourey, depuis que celui-ci avait gagné contre lui, en 1782, un procès très-important.
MARI
EMPOISONNÉ PAR SA FEMME,
AGÉE DE DIX-NEUF ANS.
Le cœur humain présente parfois des anomalies si extraordinaires, des phénomènes si inexplicables, que la raison de l’homme, si superbe, si outrecuidante d’ailleurs, qui veut tout embrasser, tout analyser, tout comprendre, se trouve forcée de s’humilier et de reconnaître sa chétive impuissance. Qu’une femme adultère attente aux jours d’un époux dont l’aspect seul est devenu pour elle un reproche insupportable; qu’un homme, le cœur déchiré par les vipères de la jalousie, enfonce le poignard dans le sein de sa compagne; que la vile cupidité inspire à des misérables la soif de l’homicide; que l’implacable haine, que la vengeance au regard sanguinaire, arment quelquefois parens contre parens, frères contre frères; en apprenant d’aussi funestes événemens, on est frappé d’horreur, sans doute; on gémit de ces attentats, on les déplore amèrement, mais on les conçoit: les hideuses passions qui les ont enfantés les expliquent. On sait que ce ne sont pas des effets sans causes, et l’on connaît ces terribles causes; le cœur est contristé, épouvanté, mais la raison se rend un fidèle compte de tout ce qui est arrivé. Il n’en sera pas de même, si une jeune femme, à peine entrée dans l’adolescence, âge si peu enclin au crime, heureuse en ménage autant qu’il est possible de l’être avec un homme sans éducation, n’ayant pour mobile aucune des passions que nous venons d’énumérer, a l’atrocité d’attenter, de sang-froid, et pour des motifs frivoles, à la vie de son mari, et de multiplier, pendant cinq jours, les épreuves du poison sur sa victime, en empoisonnant les remèdes mêmes qu’on lui administrait; alors l’esprit demeure confondu, le mystère du crime lui échappe; il erre dans un doute inextricable: tel est le fond de l’épouvantable aventure dont nous allons narrer les détails.
Le dimanche, jour de Pâques, 2 avril 1809, le sieur Pierre-Antoine Dalleux, cultivateur et marchand de porcs, demeurant à Juilly, près Dammartin, voulut, sur les neuf heures du matin, déjeûner avec sa femme. Celle-ci l’engagea fortement et avec persévérance à s’abstenir de ce repas, alléguant qu’à dîner, il ne pourrait plus faire tête à son beau-frère, le sieur Guenot, cultivateur au Plessis-l’Évêque, qui venait d’arriver. Le sieur Dalleux céda à ces raisons, et sa femme déjeûna seule.
Comme tous trois devaient aller, sur les deux heures et demie ou trois heures, au Plessis-l’Évêque, chez la veuve Guenot, mère de la femme Dalleux, et de là, coucher à Trilport, chez un de leurs oncles, la dame Dalleux prépara, sur les onze heures, un petit repas pour les deux beaux-frères. Ceux-ci se mirent à table; elle sortit d’un fournil, portant dans chaque main une assiette pleine de soupe; elle en posa une devant son frère, l’autre devant son mari, qui lui dit: «Et toi?» Elle répondit qu’elle ne mangerait pas de potage. Dalleux, trouvant sa soupe épaisse, querella sa femme sur ce qu’elle n’avait pas apporté la soupière, pour que chacun pût prendre du bouillon à son gré. Elle répondit qu’il ne fallait pas faire tant de façons entre parens, et que d’ailleurs il n’y avait ni bouillon ni soupe.
Dalleux, ayant trouvé sa soupe fort amère, n’en mangea que six ou huit cuillerées. Guenot, qui trouvait la sienne très-bonne, la mangea tout entière, et voulut même achever celle de Dalleux; mais la femme de celui-ci s’y opposa, en disant: Que chacun mange sa soupe. Et, en s’adressant à son frère, elle ajouta: Ne va pas te bourrer de soupe, tu ne pourrais plus rien manger après.
Ce qui restait sur l’assiette du sieur Dalleux fut emporté dans le fournil par sa femme. On présuma depuis que ce reste avait été mangé par un chien, parce que, ce jour-là même, cet animal avait vomi et couru dans la cour, en poussant des hurlemens plaintifs.