«Il est important, dans toute bonne législation, dit Beccaria, de déterminer, d’une manière exacte, le degré de confiance que l’on doit aux témoins... On doit accorder aux témoins plus ou moins de confiance, à proportion de la haine ou de l’amitié qu’ils portent à l’accusé, et des autres relations plus ou moins étroites qu’ils ont ensemble... On doit accorder aux témoins une confiance d’autant plus circonspecte, que les crimes sont plus atroces et les circonstances de ces crimes plus invraisemblables.»
On a vu, par l’histoire de la Pivardière jusqu’où pouvait aller la prévention dans certains esprits. Deux servantes attestaient que leur maître avait été assassiné. Une procédure s’instruit contre les auteurs prétendus de l’assassinat. La Pivardière reparaît; il se présente aux juges de la province, qui poursuivaient la vengeance de sa mort. Les juges ne veulent pas perdre leur procédure; ils lui soutiennent qu’il est mort. Ce procès criminel dure dix-huit mois avant que ce pauvre gentilhomme puisse obtenir un arrêt constatant qu’il est encore en vie.
Voici encore un exemple propre à éveiller la surveillance des magistrats et à les prémunir contre les surprises et les erreurs où peuvent les entraîner de faux témoignages. Le 11 juin 1761, le parlement de Rouen condamna François Fourré, fils aîné, à être rompu vif, comme convaincu d’avoir volé, avec effraction extérieure et intérieure, la veuve Fourré, dans la nuit du 13 au 14 octobre précédent. Le lendemain, le père du jeune homme et son second fils, furent condamnés aux galères à perpétuité, et le troisième enfant Fourré, à être fouetté sous la custode, comme complice du même crime. Bientôt une bande de voleurs qui avaient exécuté ce vol, prouva la fatale erreur des juges. Le roi ordonna la révision du procès de ces infortunés. Un arrêt du 4 novembre 1765 proclama leur innocence; et Marie-Anne Vasselin, convaincue d’avoir inconsidérément, et par un esprit de prévention, déposé, contre vérité, dans cette affaire, fut condamnée à faire amende honorable, et au bannissement perpétuel hors de l’étendue de la province.
Le fait que nous allons rapporter, offre un affligeant exemple des effets de la haine.
Le 14 mai 1808, à dix heures du soir, une heure quarante-trois minutes avant le lever de la lune, dans la commune de Foulognes, canton de Balleroy, département du Calvados, pendant une nuit fort obscure, un coup de fusil fut tiré de derrière une masse de fossé, large de deux mètres, et à travers une haie touffue, épaisse de trois mètres. Le sieur Labbé, maire de cette commune, fut atteint de ce coup de fusil, qui le blessa aux mains. Il passait alors à cheval dans le chemin parallèle à cette haie, revenant de Thorigny. Il était suivi à quelques pas par sa servante, la veuve Beaujean, qui était à pied.
Le sieur Labbé et la veuve Beaujean, quoique placés à des distances et sous des directions différentes, au moment de l’explosion du fusil, prétendirent avoir aperçu l’un et l’autre trois individus derrière la haie. Le sieur Labbé attesta en avoir distingué et reconnu un à la lueur du coup de fusil. Sa servante dit en avoir reconnu deux de la même manière. Elle était allée d’abord jusqu’à déclarer qu’elle les avait reconnus tous les trois.
Sur ces déclarations, on arrêta Pierre Fourey et Le Brethon. Mais ce dernier recouvra sa liberté, après avoir subi l’épreuve d’un jury spécial d’accusation.
Pierre Fourey fut donc mis seul en jugement. Dans la perquisition faite le 22 mai dans sa maison, on n’avait pas trouvé un seul instrument qui eût pu servir au délit. Cet homme n’avait pas même un seul fusil en sa possession depuis plusieurs années. Il désavoua le fait qu’on lui imputait, alléguant qu’à l’heure du crime il était couché chez lui. Ce fait même fut certifié par un nommé Delaunay, fermier du sieur Labbé, qui l’avait trouvé au lit, à l’heure indiquée.
Mais les déclarations du sieur Labbé et de sa servante, corroborées par la connaissance de quelques contestations qui avaient eu lieu précédemment entre l’accusateur et l’accusé, servirent à former la conviction des jurés; et Pierre Fourey fut condamné à la peine de mort, le 18 août 1808, par la cour de justice criminelle de Caen.
Le condamné se pourvut en cassation, et ce fut Me Caille qui se chargea de sa défense. Cet avocat jugea utile à son client de soumettre à M. Lefèvre-Gineau, professeur de physique au collége de France, la question de savoir, s’il était possible qu’une amorce, en s’enflammant, produisît une lueur capable d’éclairer et de faire reconnaître le visage de la personne qui tire un coup de fusil pendant la nuit. Cette consultation, dont les conclusions étaient absolument négatives, fut revêtue de la signature de plusieurs savans distingués qui tous avaient assisté à l’expérience faite à ce sujet.