Ainsi travesti, et armé d’un bâton à la pointe duquel était fixée une fourche de fer, et de deux pistolets chargés à balles, il se dirigea vers le moulin du Bost, où demeurait son beau-frère, et qui se trouvait éloigné de Chavaigne d’environ deux lieues. Il y arriva vers minuit. L’aboiement des chiens l’empêcha d’abord de s’introduire dans le moulin; mais bientôt après il parvint à y entrer par l’ouverture du conduit destiné à cette usine, et pénétra dans la chambre où Bonpeix était couché. Le bruit qu’il fit en ouvrant la porte réveilla ce dernier, qui, imbu des opinions stupides accréditées à la campagne, crut, dans le premier moment, qu’il s’agissait de l’apparition d’un spectre. Marcheix, profitant de cet instant de trouble, se jeta avec impétuosité sur lui, en dirigeant contre sa poitrine un pistolet dont l’amorce ne prit pas fort heureusement; puis il lui porta un coup de fourche à l’estomac. Bonpeix cependant s’était aperçu qu’il n’avait pas affaire à un vain fantôme; il saisit son adversaire, lutta avec lui, et parvint à lui arracher le second pistolet dont il se disposait à faire usage. Un second coup de fourche le blessa grièvement à la cuisse; les gens de la maison, attirés par ses cris, munis de bâtons, fondirent sur Marcheix, qui ne songeait plus qu’à se défendre et à retenir sur sa figure le voile qui la couvrait.
Enfin, après une lutte opiniâtre, on parvint à démasquer l’assassin. Les magistrats accoururent; ils interrogèrent Marcheix, qui convint des faits, en disant que le diable l’avait tenté de faire peur à son beau-frère, mais qu’il ne voulait pas lui faire du mal. Cependant on trouva dans sa poche un paquet d’allumettes et six balles.
On instruisit la procédure; l’accusé répondit avec ordre, mais toujours en parlant de la tentation du diable. Ce ne fut qu’au dernier interrogatoire qu’il balbutia, et donna, sur sa physionomie, des signes non équivoques d’aliénation.
L’accusation admise, il fut traduit devant la cour criminelle de Limoges. Le président l’interrogea; pour réponse, Marcheix se borna à dire: Les scélérats! ils m’ont bien battu. Bonaparte, mon ami. On remarqua de l’égarement dans ses yeux, et un mouvement continuel d’une main dans l’autre. On interpella le geôlier; il déclara que, depuis la visite qu’avait faite à Marcheix un de ses frères, le 20 juillet, il avait donné les mêmes signes de démence; qu’il prenait son pain et mangeait sa soupe, quand on les lui présentait; mais qu’il ne demandait jamais rien.
Le procureur-général, présumant que le prévenu affectait cet état de folie pour éviter son jugement, demanda que la cour continuât la procédure. Conformément à ces conclusions, le président interpella trois fois Marcheix de déclarer son nom. Le prévenu lui fit la même réponse avec le même mouvement des mains. Dans l’impossibilité de continuer la séance, on la renvoya au lendemain, en invitant l’accusé à faire ses réflexions, et en l’avertissant que sa feinte ne l’empêcherait pas d’être jugé.
Le lendemain, ayant été ramené à l’audience et interrogé de nouveau, le résultat fut encore le même, et l’on remarqua que la figure de Marcheix était plus décomposée que la veille. L’avocat demanda que le jugement fût ajourné. Le procureur-général, revenu de sa première opinion, appuya ses conclusions, et la cour rendit, en conséquence, un arrêt par lequel elle suspendit indéfiniment le jugement de Marcheix, et ordonna qu’il serait visité de quinzaine en quinzaine par un de ses membres, assisté de deux médecins et d’un chirurgien, pour être statué ce qu’il appartiendrait.
CONDAMNATION
D’UN INNOCENT PAR SUITE DE FAUX TÉMOIGNAGE.
La prévention, l’intérêt; la haine, l’esprit de parti: voilà les principales sources des faux témoignages; ce sont ces passions viles qui trop souvent ont égaré la sagesse des tribunaux, et fait substituer l’innocent au coupable; là est un des plus dangereux écueils de la justice humaine.