Parmi les crimes politiques signalés dans les annales de notre siècle, il n’en est pas qui puissent imprimer autant d’horreur que le meurtre abominable du plus jeune et du dernier des Condés. Cette illustre victime fut, pour ainsi dire, le marchepied dont se servit Napoléon pour monter au trône de France. Du reste, la manière dont on fit le duc d’Enghien prisonnier, est un manque de foi, une violation patente du droit des gens, un guet-à-pens qui déshonore la vie de celui qui l’ordonna, et qui semble justifier, jusqu’à un certain point, la conduite barbare du ministère anglais à l’égard du captif de Sainte-Hélène.
Le duc d’Enghien, digne rejeton d’une race héroïque, s’était couvert de gloire à l’armée de Condé, qui combattait sous les ordres de son aïeul. Dans la brillante affaire de Bersthein, il s’était emparé d’une pièce de canon, après avoir eu ses habits percés de balles et de coups de baïonnettes. Monsieur, depuis Louis XVIII, lui écrivait à cette occasion: «Vous êtes à l’âge et vous portez le nom du vainqueur de Rocroy; son sang coule dans vos veines; vous avez devant les yeux l’exemple d’un père et d’un grand père au-dessus de tous les éloges. Que de motifs d’espérer que vous serez un jour la gloire et l’appui de l’État!»
«Quand on songe ce qu’on a fait de cette gloire et de cet appui de l’État, s’écrie M. de Chateaubriand, ces belles paroles fendent le cœur.»
Le premier consul ayant fait proposer au roi Louis XVIII de renoncer au trône de France, moyennant des indemnités; et ce monarque sans trône alors, s’étant refusé, avec autant de noblesse que de magnanimité, à transiger sur ses droits, ce fut pour le duc d’Enghien, une nouvelle occasion de faire connaître la haute générosité de son caractère. Il envoya à Louis XVIII son adhésion particulière à la réponse que le roi venait de faire au premier consul. Cette pièce était ainsi conçue: «Sire, la lettre du 5 mars, dont votre majesté a daigné m’honorer, m’est exactement parvenue. Votre majesté connaît trop bien le sang qui coule dans mes veines pour avoir pu conserver un instant de doute sur le sens de la réponse qu’elle me demande. Je suis Français, sire, et Français resté fidèle à son Dieu, à son roi, et à ses sermens d’honneur. Bien d’autres m’envieront peut-être un jour ce triple avantage. Que votre majesté daigne donc me permettre de joindre ma signature à celle de monseigneur le duc d’Angoulême, adhérant comme lui de cœur et d’âme au contenu de la note de mon roi.»
Le duc d’Enghien demeura au corps d’armée du prince de Condé jusqu’au licenciement opéré en 1801. Épris d’un vif attachement pour mademoiselle de Rohan-Rochefort, il résolut, afin de se rapprocher de cette jeune personne, d’aller se fixer à Ettenheim; et cet attachement devint ainsi une des causes de la fin déplorable de ce jeune prince. Le duc d’Enghien vivait à Ettenheim en simple particulier, avec l’autorisation du margrave de Bade, donnant tout son temps à la culture des fleurs et à la chasse, lorsqu’en 1804, Bonaparte, ayant été informé, par les nommés Querelle et Philippe, épiciers au Tréport, d’une correspondance secrète des princes de Bourbon avec quelques-uns de leurs agens établis à Paris; et voyant que, dans cette correspondance, ils formaient le projet de rentrer dans leurs droits, et que Pichegru, les ducs de Polignac et autres, étaient à la tête du projet, crut devoir s’emparer de la personne du duc d’Enghien. On espérait trouver dans les papiers de ce prince de plus amples éclaircissemens sur cette conspiration. Des émissaires furent envoyés à Strasbourg, sous le prétexte d’accélérer la confection d’une flottille de bateaux plats destinés à l’expédition projetée alors contre l’Angleterre. Ces émissaires avaient sous leurs ordres un certain Rosey et le trop fameux Méhée. On envoya, déguisés, à Ettenheim, un officier de gendarmerie, nommé Charlot, et un maréchal-des-logis du même corps, appelé Pferdsdorff, afin de prendre connaissance des localités de la maison du prince et de son état de défense.
La présence de ces deux hommes à Ettenheim fit naître des soupçons, et Schmidt, ancien officier de l’armée de Condé, fut chargé de pénétrer adroitement leurs projets. Mais le maréchal-des-logis Pferdsdorff, qui se tenait sur ses gardes, parvint à tromper Schmidt, qui assura que les deux inconnus ne devaient inspirer aucune crainte. Pendant ce temps, un officier supérieur de la garde des consuls fut dépêché à Ettenheim.
Malgré le rapport tranquillisant de Schmidt, le duc d’Enghien, qui avait passé toute la journée à la chasse, averti sans doute par quelques-uns de ces pressentimens qui sont comme des envoyés secrets de la providence, résolut de quitter Ettenheim le jour suivant, 15 mars. Mais, par malheur, cette résolution était devenue trop tardive. Au milieu de la nuit, son habitation est cernée par deux ou trois cents hommes, parmi lesquels se trouvaient plusieurs gendarmes. Le duc d’Enghien, prévenu qu’on entend du bruit autour de sa maison, saute de son lit en chemise, et s’arme d’un fusil: un de ses valets de pied en prend un autre; ils ouvrent la fenêtre, et se disposent à faire feu; mais Schmidt, relevant le fusil du prince, lui déclare que toute défense est inutile. Alors le duc se revêt à la hâte d’un pantalon et d’une veste de chasse; il n’a pas le temps de mettre ses bottes. Pferdsdorff, suivi d’autres gendarmes, entre le pistolet à la main, et demande: «Qui de vous est le duc d’Enghien?» Il réitère la même question, le duc répond alors: «Si vous venez pour l’arrêter, vous devez avoir son signalement, cherchez-le.» Les gendarmes répliquent: «Si nous l’avions, nous ne ferions pas ces questions: puisque vous ne voulez pas l’indiquer vous allez marcher tous.»
Alors le prince, avec plusieurs officiers de sa maison, escorté par la gendarmerie, quitta Ettenheim. La princesse de Rohan eut la douleur de voir passer le duc d’Enghien sous ses fenêtres, dans ce triste équipage. Hélas! elle le voyait pour la dernière fois. Au sortir du bateau, dans lequel ils avaient passé le Rhin, près de Rheinau, les prisonniers n’ayant pu se procurer des voitures, furent contraints de voyager à pied, jusqu’à ce qu’ils trouvassent de mauvais chariots qui les conduisirent à Strasbourg. Le prince fut conduit à la citadelle de cette ville, où il distribua à ses serviteurs une partie de l’argent qu’il possédait. On y fit le dépouillement des papiers saisis à Ettenheim, et on proposa au prince d’y apposer son paraphe; mais il s’y refusa, et déclara qu’il ne signerait le procès-verbal qu’en présence du chevalier Jacques, son secrétaire et son ami, qui était venu volontairement partager sa captivité.
D’après le rapport, qu’on avait envoyé à Paris, sur les papiers saisis chez le duc d’Enghien, on attendait les ordres du chef du gouvernement; ils arrivent, et le 18 mars, de grand matin, des gendarmes entrent dans la prison du prince, entourent son lit, et lui intiment l’ordre de s’habiller à la hâte. Ses gens accourent; le duc demande avec instance la permission d’emmener son fidèle Joseph; on lui dit qu’il n’en aura pas besoin. Il demande aussi quelle quantité de linge il peut emporter avec lui; on lui répond: Une ou deux chemises. Ces mots firent entrevoir au prince le sort qui l’attendait. Il prit deux cents ducats, en remit cent au chevalier Jacques, pour payer la dépense des prisonniers. L’instant du départ était arrivé.
Le duc embrasse ses serviteurs fidèles, et leur dit le dernier adieu. On le fait monter dans une voiture qui roule jour et nuit; le 20, à quatre heures et demie du soir, on arrive aux portes de Paris, près la barrière de Pantin. Un courrier s’y trouve, qui apporte l’ordre de tourner le long des murs jusqu’à Vincennes.