Le prince entra dans cette prison à cinq heures. Là, exténué de besoin et de fatigue, il prit un léger repas, se jeta sur un mauvais lit, placé à l’entresol, et s’endormit profondément. Vers onze heures du soir, il fut éveillé en sursaut. Conduit alors dans une pièce du pavillon située en face du bois, il y trouva réunis huit militaires d’un grade supérieur, choisis par Murat, gouverneur de Paris, qui se trouvait aussi sur les lieux. On dressa à la hâte une instruction criminelle. Interrogé sur le fait d’avoir porté les armes contre son pays, le prince répondit: «J’ai combattu avec ma famille, pour recouvrer l’héritage de mes ancêtres; mais, depuis que la paix est faite, j’ai déposé les armes, et j’ai reconnu qu’il n’y avait plus de rois en Europe.» L’air calme du prince, son intrépidité frappèrent les juges; ils hésitèrent un moment, et envoyèrent leur rapport à Bonaparte. Le rapport des juges du duc d’Enghien revint bientôt à Vincennes avec ces trois mots: Condamné à mort. Le jugement fut prononcé à quatre heures du matin. En quittant la salle du conseil, on descendit dans le fossé par un escalier obscur et tortueux.

On arrive au lieu de l’exécution: il était quatre heures et demie; le prince, voyant alors le supplice qu’en lui destine, s’écrie: «Ah! grâce au ciel, je mourrai de la mort du soldat!» Il avait demandé un ecclésiastique pour l’assister dans ses derniers momens: «Est-ce que tu veux mourir comme un capucin? lui répondit un de ces misérables; tu demandes un prêtre? Bah! ils sont couchés à cette heure-ci.» Ces mots atrocement impies arrachèrent à l’illustre victime un mouvement d’indignation; cependant il ne dit pas un mot, éleva son âme à Dieu, et après un moment de recueillement, il dit avec intrépidité: Marchons!

Peu d’instans avant de mourir, il sollicita, comme une grâce, qu’on remît à la princesse de Rohan une tresse de cheveux, une lettre et un anneau: un soldat s’en était chargé; mais un aide-de-camp s’en étant aperçu, les saisit, en s’écriant: «Personne ne doit faire ici les commissions d’un traître!» Le prince fut à l’instant fusillé dans la partie orientale des fossés du château, à l’entrée d’un petit jardin. La nuit étant très-obscure, on lui avait attaché une lanterne sur le cœur pour servir de point de mire aux soldats. La veille, tandis qu’il soupait, on avait creusé sa fosse; l’un des gardes du bois avait prêté la pelle et la pioche; on y jeta son corps tout habillé.

Ainsi périt à l’âge de trente-deux ans, ce jeune héros, l’ornement et l’espoir de son auguste famille. On assure que parmi les papiers enlevés à Ettenheim, on ne trouva aucune pièce relative à l’affaire de Pichegru. Mais cette arrestation du duc d’Enghien, faite contre le droit des gens, sur un territoire étranger, et l’horrible mort que l’on fit subir à ce malheureux prince, étaient des actes de la politique la plus infernale: l’accusation que l’on avait fait planer sur lui n’était qu’un prétexte pour en imposer aux esprits.

«Quelques royalistes, dit un historien, s’obstinaient encore à regarder le rôle de Monck comme celui que devait jouer le consul, tandis que, d’un autre côté, des républicains craignaient de voir rappeler la vieille dynastie; Bonaparte crut qu’il importait à ses projets de détromper les uns et les autres; il pensa surtout qu’il était indispensable de prouver que jamais il ne s’allierait à l’ancien régime, et le séjour d’un prince de la maison de Bourbon à proximité du territoire de la république, lui parut une excellente occasion d’administrer cette preuve: par une violation inouïe du droit des gens, le jeune duc d’Enghien, saisi sur le territoire d’un allié, fut traîné prisonnier au donjon de Vincennes. On ignorait encore son arrivée, que déjà une commission militaire, rassemblée à la hâte, pour le juger la nuit à huis-clos, avait prononcé sur son sort. Le lendemain, Paris, consterné, apprit à la fois, l’extradition du prince, son jugement et sa mort qu’on qualifia justement d’assassinat. Après ce crime, plusieurs terroristes de la cour consulaire furent moins effrayés de la marche du premier consul. Quelques royalistes de bonne foi l’abandonnèrent; mais la plupart se réunirent à lui sans restriction, parce qu’ils crurent sa puissance plus affermie.»

Toutefois ce crime monstrueux révolta toutes les âmes honnêtes et généreuses, et il ne fallut rien moins que l’ascendant presque magique de Bonaparte sur les esprits, pour dissiper, du moins en partie, ces impressions qui pouvaient lui devenir funestes, et qui ont pu dans la suite affaiblir de beaucoup l’intérêt de ses infortunes personnelles. Plus d’une fois aussi sans doute, au milieu même des brillantes illusions de sa gloire, et surtout pendant la longue agonie de sa captivité, l’ombre sanglante du duc d’Enghien dut venir s’asseoir à son côté, comme le fantôme de Banquo, au banquet royal de l’usurpateur et homicide Macbeth!


PÈRE
MEURTRIER DU SÉDUCTEUR DE SA FILLE.


Celui qui séduit une jeune fille pour satisfaire sa brutalité, commet une action tout aussi horrible que le vol, que l’assassinat même. Il trouble le repos d’une famille entière, l’immole sous les coups du préjugé, et condamne l’avenir de sa malheureuse victime à l’opprobre et aux larmes les plus amères. Et pourtant, combien d’hommes se font un jeu cruel, et presque toujours un mérite, d’avoir eu l’art de tromper l’innocence, et d’engager ses pas dans la voie de perdition! Les misérables!... ils ne connurent jamais le ministère sacré que porte avec lui le tendre nom de père! Pourtant le plus grand nombre de ces séducteurs de profession ne pourraient alléguer pour excuse leur jeunesse, leur inexpérience ou leur bonne foi. La morale de certains individus se trouve tellement faussée, qu’ils ne craignent pas de vouer au mépris leurs cheveux blanchis dans la débauche, en cherchant à suborner de jeunes vierges, timides, simples et naïves, le bonheur et l’espoir de leurs parens. Rarement les jeunes gens procèdent, dans de pareilles circonstances, avec une duplicité aussi condamnable: lorsqu’ils commencent l’œuvre de la séduction, c’est que déjà ils sont séduits eux-mêmes, et que l’égarement dans lequel ils sont plongés ne leur permet pas de distinguer les funestes conséquences de l’acte criminel auquel ils se préparent: le mal ne s’en commet pas moins, et porte avec lui ses suites inévitables. Que d’existences bouleversées, que de bonheurs anéantis par de ces fautes que le vulgaire ne pardonne jamais à la victime, et dont il féliciterait volontiers le bourreau! Que de catastrophes inattendues, que de calamités sans nombre peuvent surgir d’un seul fait de cette nature! Voici une histoire propre à servir de preuve à notre assertion.