Jean-Jacques Ponterie était né aux environs de Bergerac, d’une famille calviniste. Il manifesta de bonne heure une austérité de mœurs et de principes dont il ne se relâcha jamais. A peine âgé de vingt-deux ans, il épousa la demoiselle Marie Escot, qui réunissait tout ce qu’il fallait pour assurer son bonheur. Sept enfans furent les doux fruits de cette union bien assortie; deux fils et cinq filles composaient cette petite famille. L’aîné de ces enfans, à l’époque dont nous allons parler, se distinguait sous les aigles de l’empire; l’aînée des filles avait épousé un médecin du voisinage. Il ne restait donc à la maison paternelle que quatre demoiselles et le plus jeune des fils. En 1806, le père, la mère et les enfans allèrent passer quelques jours à Bergerac; ce voyage fut le signal de la désolation de deux familles. Cécile, l’une des filles de Ponterie, vit Hylaire Dehap, et se montra sensible aux hommages qu’elle en recevait. Elle obtint quelque temps après la permission d’aller passer quelques jours chez sa sœur, la dame Dupuy, d’où elle se rendait dans un petit bois voisin de sa maison, au signal convenu d’un coup de fusil tiré de loin, qui l’avertissait de la présence du jeune homme. Ces entrevues, souvent répétées, furent remarquées des voisins. Ils en avertirent les sieur et dame Dupuy, qui crurent à leur tour devoir en informer leur père.

Le sieur Ponterie crut devoir employer, à l’égard de Cécile, le langage de la raison et de la persuasion. Cette jeune fille, touchée de la bonté de son père, avoua ses torts, le commerce de lettres qu’elle avait entretenu avec Dehap, remit quelques-unes de celles qu’elle en avait reçues et promit de renoncer à cette liaison; mais la malheureuse promettait plus qu’elle ne pouvait tenir; sa jeune âme était séduite; son repentir n’était qu’une feinte.

Conformément à l’ordre de son père, elle écrivit à Dehap pour lui réclamer ses lettres; mais en même temps elle le prévint, par un billet au crayon, que sa démarche était l’effet de la contrainte. Dehap refusa d’abord la restitution de ces lettres; enfin, au bout d’un mois, il se détermina à envoyer au sieur Ponterie un paquet contenant quelques billets de Cécile, et une lettre pour elle, dans laquelle il lui disait que, puisque ses parens s’opposaient à leur union, leur devoir à tous deux était de se résigner, de se taire et d’attendre.

Le sieur Ponterie, fort rassuré par cette démarche du jeune homme, et ne soupçonnant aucune dissimulation de la part des deux amans, rentra dans son ancienne sécurité; mais Dehap n’avait cherché à inspirer de la confiance aux parens de Cécile, que pour mieux se ménager les moyens de continuer ses relations avec elle.

Le sieur Ponterie quitta Bergerac pour retourner dans une maison de campagne, située à deux lieues de cette ville, et où il passait la plus grande partie de l’année. Bientôt le caractère de Cécile, se conformant à la situation de son âme, devint sombre et difficile; ses goûts changèrent; tout excitait son humeur, son impatience; elle ne prenait plus part aux plaisirs bruyans et naïfs de son âge. Dès neuf heures du soir, elle se retirait dans sa chambre, située au rez-de-chaussée et éclairée par deux croisées donnant, l’une sur le jardin, l’autre sur un chemin public.

Le 29 février 1806, vers le déclin du jour, un coup de feu se fait entendre; il semblait avoir été tiré dans un petit bois au-delà d’une petite prairie contiguë à la maison. C’est sans doute un chasseur qui tire des oies sauvages, dit Cécile à son frère qui se promenait alors avec elle dans le jardin. Ce propos resta sans suite, et personne ne fit attention au coup de fusil. Après souper, à neuf heures, selon le nouveau système adopté par elle, Cécile se retire dans sa chambre. Le reste de la famille continue ses jeux ordinaires jusqu’à dix heures et demie. Ponterie fils se retire le premier; deux de ses sœurs étaient occupées, dans la salle à manger, à fermer quelques armoires; le père y était aussi, et se disposait à aller se coucher. Dans ce moment, la dame Ponterie a besoin de quelques linges qui se trouvaient dans la chambre de Cécile; elle prend un flambeau, et cherche à y entrer; mais la porte résiste, et, contre l’ordinaire, se trouve fermée en dedans; elle heurte, elle appelle Cécile; Cécile hésite; elle répond enfin à sa mère, et vient lui ouvrir. En entrant, la dame Ponterie voit les rideaux du lit s’agiter; elle porte ses regards vers la ruelle, elle aperçoit la tête d’un homme.... La surprise et l’horreur lui arrachent un cri perçant; ses autres fils, alarmés, accourent; le père s’élance lui-même du salon, arrive à la chambre de sa fille, et voit un homme nu (c’était Dehap) qui, sautant du lit de Cécile, saisit un pistolet sur le lit voisin et le dirige sur la poitrine du vieillard, en s’écriant, avec un accent de bravade et d’ironie: Eh bien!

L’indignation, le désespoir, la rage doublent les forces de ce malheureux père; il détourne l’arme du hardi séducteur, le saisit à la gorge, le presse d’une main qu’égare la fureur, et le fait tomber, sans sentiment, sur le carreau. Les femmes s’agitent, éplorées, éperdues; Cécile s’évanouit, on la porte dans une autre chambre. Le sieur Ponterie père, un peu plus calme, sent le besoin de faire avertir l’autorité; il charge son jeune fils de se rendre auprès du juge de paix, qui résidait à une distance d’une demi-lieue, et de requérir sa présence au Meynard. Pendant que le jeune Ponterie fait ses apprêts pour partir, le malheureux Dehap donne quelques signes de vie, commence à s’agiter, à se débattre. Ponterie père, craignant qu’il ne recouvrât ses forces, et qu’il ne s’en servît pour quelque nouvelle violence, se détermina à s’assurer de sa personne, en l’attachant sur un lit; puis, il le laissa sous la surveillance d’un vieux domestique.

Pendant ce temps, le fils était allé en toute hâte chez le juge de paix du canton; mais ce magistrat avait renvoyé sa descente sur les lieux au lendemain.

Dehap paraissait souffrir beaucoup; alors le cœur du sieur Ponterie s’ouvrit à la pitié, et il donna sur-le-champ des ordres pour qu’on allât chercher, à Bergerac, le chirurgien qui jouissait de la confiance de la famille de ce jeune homme.

La nuit se passa ainsi dans les angoisses les plus diverses et les plus pénibles. Enfin le jour parut, et peu après arrivèrent successivement le juge de paix, son greffier, les parens, les amis prévenus de cette fatale catastrophe, et le chirurgien.