On délia Dehap, on l’approcha du feu; il eut la force de se soutenir pendant quelques instans. On lui fit une saignée; cette opération parut lui procurer un peu de soulagement; mais il ne put proférer un seul mot, et bientôt après sa faiblesse augmenta. Procès-verbal fut dressé des lieux où l’événement s’était passé, des circonstances qui l’avaient accompagné, de l’état dans lequel se trouvait Dehap. L’existence du pistolet chargé à balles, fut exactement constatée.

Le même jour, à trois heures de l’après-midi, d’après l’avis du chirurgien, le malade fut transporté au chef-lieu du canton. Dès le lendemain, sa mère et ses amis accoururent de Bergerac. Mais tous les soins qu’on lui prodigua, furent impuissans. Ce jeune homme expira le 1er mars, à deux heures du matin, sans avoir recouvré la connaissance, ni la parole.

A peine avait-il fermé les yeux, qu’une dénonciation, signée par les sieurs Mazère et Lacoste, ses parens, fut déposée entre les mains du directeur du jury de Bergerac. On affirmait dans cette pièce que Dehap avait été massacré, mutilé, chez le sieur Ponterie. Le même jour, le directeur du jury et le magistrat de sûreté se présentèrent au bourg de la Force, où Dehap avait été transporté. Quatre chirurgiens procédèrent, en leur présence, à l’ouverture du cadavre; et leur déclaration portait que la principale cause de la mort, était l’interruption de la respiration et de la circulation, occasionée par une pression forte et long-temps continuée au cou.

Après ces investigations, on procéda à l’inhumation du malheureux défunt. Il ne devait pas être enterré dans la commune où il était mort, mais à Bergerac. En traversant la ville, le cortége s’arrêta avec affectation devant la maison du sieur Ponterie; et là, on vomit des imprécations et des menaces contre ce malheureux vieillard et l’on promit vengeance à l’ombre du jeune Dehap.

La cérémonie funèbre était à peine terminée qu’il circula par la ville un libelle atroce et calomnieux, intitulé: La mort de Dehap. Des stances en forme de complainte furent chantées sur des tréteaux dans toutes les communes du département. En un mot, on employa les plus hideuses manœuvres pour appeler l’exécration publique sur la famille Ponterie.

Cependant une procédure s’instruisait. Le 2 mars, un mandat de dépôt fut lancé contre le sieur Ponterie père, et un mandat d’amener contre le fils. Ils se disposaient l’un et l’autre à se présenter devant les magistrats; mais un billet du sieur Ponterie, leur frère et oncle, les ayant prévenus qu’un attroupement considérable s’était formé, que leur maison avait été sur le point d’être incendiée, que la fureur contre eux était au comble, et qu’il était probable qu’on irait les attaquer, cette nuit même, à la campagne, ils prirent le parti de sortir de leur maison, mais de s’en tenir cependant à une distance telle que rien de ce qui s’y passerait ne pût leur échapper.

Quelques heures après, ils aperçoivent un falot: ils s’approchent; c’était le sieur Ponterie, auteur du billet, qui venait les avertir qu’ils ne seraient pas attaqués dans leur domicile; mais que la gendarmerie arriverait de grand matin pour leur notifier les mandats de dépôt et d’amener. Il leur apprit aussi que les esprits étaient dans un tel état d’exaspération, qu’il y aurait pour eux danger imminent, s’ils paraissaient à Bergerac, même sous la protection des gendarmes.

Sur cet avis, ces deux infortunés s’éloignèrent de leur habitation. Leurs ennemis ne manquèrent pas de se prévaloir de cette circonstance, et de les présenter comme coupables, puisqu’ils avaient pris la fuite au premier avis des poursuites dirigées contre eux.

Au surplus, la fuite des sieurs Ponterie n’était que momentanée; ils ne prétendaient pas se soustraire aux regards de la justice, mais seulement aux poignards de leurs ennemis. Ils avaient également à craindre, s’ils étaient jugés dans leur département, la fatale influence des préventions dont ils avaient été l’objet. Il leur semblait entendre les cris de la multitude, toujours si facile à égarer, appelant avec rage la vengeance des lois sur des victimes du soupçon; comme si le soupçon suffisait seul pour légitimer un arrêt de mort! Cette pensée, qui avait déterminé leur éloignement les conduisit à s’adresser à la cour suprême, pour lui demander d’autres juges.

La cour de cassation comprit facilement tout ce qu’il y avait de légitime et de moral dans cette requête. Un arrêt du 24 juin 1807, rendu sur les conclusions du procureur-général, ordonna le renvoi de la cause devant la Cour criminelle de Bordeaux. A peine le sieur Ponterie et son fils en eurent-ils connaissance, qu’ils s’empressèrent, en se constituant prisonniers dans les prisons de cette ville, de remplir l’engagement qu’ils avaient contracté avec la Cour de cassation.