A ces mots, la querelle devint plus violente; il y eut, de part et d’autre, des coups de bâton donnés; mais les agresseurs furent les plus maltraités; car ils reçurent de fortes contusions, et laissèrent, en se retirant, des traces de leur sang.
Pourtant leurs blessures n’avaient rien de dangereux, puisqu’ils eurent assez de force pour aller sur-le-champ rendre plainte chez le commissaire-général de police.
Magagnos n’était pas blessé; mais sa femme, enceinte, accourue au bruit, avait été frappée d’une telle terreur, qu’elle avait fait une fausse couche au même instant. Ce premier moment d’alarme étant passé, Magagnos écrivit au magistrat de sûreté pour l’informer de ce qui venait de se passer, et de la nécessité dans laquelle il s’était trouvé de repousser la force par la force.
Nonobstant cette précaution, il fut arrêté le lendemain matin, au point du jour, dans son domicile, et conduit dans les prisons de Toulon. Les frères Bagarris n’avaient rien négligé pour se présenter comme les victimes de la plus atroce perfidie; ils faisaient planer sur Magagnos une accusation d’assassinat. Suivant la plainte qu’ils avaient rendue, Magagnos les avait invités à venir chez lui, pour les y assassiner; il avait été aidé par son frère dans l’exécution de ce crime; la fosse avait été creusée d’avance pour les ensevelir, et on leur avait fait, souscrire une obligation de trois mille francs.
Quelle ne fut pas l’indignation de l’honnête Magagnos, en apprenant l’accusation calomnieuse fabriquée par ses lâches adversaires! Il fut mis seul en jugement; son frère André avait cru prudent de se dérober à l’action de la justice. Plusieurs témoins furent entendus; ceux produits par les plaignans ne purent rien dire, ni sur le prétendu assassinat des frères Bagarris, ni sur les obligations que ceux-ci avançaient qu’on leur avait fait souscrire par violence. Il fut prouvé, au contraire, par la déposition d’un peintre qui était allé le même jour chez André Magagnos à deux heures et demie, et n’en était sorti qu’à cinq heures et demie, que celui-ci n’avait pas quitté sa maison, et que, par conséquent, il n’avait pu assister à la scène qui avait eu lieu chez son frère. D’après d’autres témoins, les accusateurs avaient dit qu’on avait voulu leur faire signer des obligations, tandis que, dans la plainte, ils avaient affirmé positivement que ces obligations avaient été souscrites. D’un autre côté, les accusateurs eux-mêmes, qui, neuf jours après l’événement, avaient signé une plainte additionnelle, dans laquelle ils parlaient de la fosse creusée d’avance dans le cellier de Joseph Magagnos, avaient été forcés de se rétracter, et de s’excuser de ce nouveau mensonge, en disant que, alités par suite de leurs blessures, et privés de leurs facultés physiques et morales, ils avaient signé de confiance cette déclaration.
Me de Gastaud, avocat très-distingué, fit ressortir toutes ces contradictions, toutes ces impostures, en plaidant la cause de Joseph Magagnos. M. Alby, jeune négociant de Marseille, qui était lié à l’accusé par une étroite amitié, avait, à la première nouvelle de son arrestation, offert un cautionnement de cent mille francs pour obtenir sa liberté provisoire; mais, la loi n’admettant pas de caution en matière de crime, Alby ne balança pas à abandonner sa famille et ses affaires, pour venir s’associer à la défense de son malheureux ami. Il plaida avec tant de talent et d’émotion, qu’il fit passer dans l’âme des jurés et des juges la conviction dont il était pénétré lui-même, celle de l’innocence de Magagnos.
Les efforts de la défense l’emportèrent. Le 25 avril 1809, la Cour de justice criminelle de Draguignan, sur la déclaration du jury, prononça l’acquittement de l’accusé. M. Alby reçut alors la récompense de son noble dévoûment; et sa conduite excita une telle admiration à Draguignan, que, depuis cette époque, un ami dit ordinairement à son ami malheureux: Sois tranquille, je serai ton Alby.
Le procureur-général se pourvut contre cet arrêt d’acquittement: mais Joseph Magagnos obtint le même succès devant la Cour suprême.
Alors André Magagnos se détermina à se constituer prisonnier; et les jurés ayant déclaré que, puisqu’il n’y avait pas eu crime de la part de son frère, il ne pouvait y avoir de complice, il fut également acquitté, et obtint, depuis un jugement qui condamna les frères Bagarris à lui payer une somme de trois mille francs, à titre de dommages et intérêts.