Le lendemain, 12 juillet, à cinq heures du matin, on envoie chercher Lomont par la fille Esther, à qui l’on avait défendu d’ouvrir la bouche de ce qui s’était passé. Il arrive avec elle; mais, en entrant dans la maison, il pâlit et paraît saisi d’un trouble qu’il ne peut dissimuler. Il est introduit dans la chambre de sa belle-sœur, et, quoiqu’il voie l’état affreux dans lequel elle se trouve, il ne fait aucune question, ne s’informe nullement des circonstances du fatal événement. Il demande des nouvelles de sa belle-mère; on lui dit qu’elle se porte bien et qu’elle est sortie. Alors il répond d’un air embarrassé: En êtes-vous bien sûr?
Il se retire ensuite, et revient, à sept heures du matin, avec sa femme. Tous deux comparaissent devant le commissaire de police; Lomont est interrogé sur l’emploi qu’il avait fait de son temps la veille. Il déclare être venu chez sa belle-mère, pour lui porter l’état des meubles de l’hôtel qu’elle lui avait demandé; mais il dit en même temps qu’il a fait cette visite à dix heures du soir, qu’elle n’a duré que cinq minutes, et qu’il est rentré aussitôt chez lui, où il est arrivé à onze heures.
Son intention était d’établir un alibi et de prouver qu’il était rentré chez lui au moment où le crime avait dû être commis. Mais sa déclaration sur ce point fut contredite et démentie par toute l’information; car il était constant qu’à dix heures du soir, Lomont n’était pas encore venu apporter l’état de ses meubles à sa belle-mère, puisqu’à cette même heure la dame Barberis voulait que sa fille allât le lui demander; et d’un autre côté, il n’était pas moins certain qu’il n’était pas encore venu à onze heures, puisque les deux domestiques, qui s’étaient couchées précisément à cette heure, déclaraient ne pas l’avoir aperçu. Il n’avait donc pu venir dans la maison que vers onze heures et demie, c’est-à-dire, à l’instant même du crime; et cela était d’autant plus vraisemblable, qu’il résultait de l’instruction, qu’au lieu de rentrer chez lui à onze heures, il n’y était rentré que de minuit à une heure.
On verra plus tard l’accusé se trahir plusieurs fois lui-même, au milieu de ses constantes dénégations. C’est de sa bouche, et bien malgré lui, que sortiront les preuves les plus fortes de son forfait.
Lors de sa première comparution devant le commissaire de police, on avait remarqué des taches de sang sur sa manche droite et au bas du côté droit de sa redingotte. On avait remarqué aussi dans l’intérieur de la redingotte sous le bras gauche, et auprès de la poche du portefeuille, une tache qui paraissait être de sang fraîchement lavé, et une déchirure à la doublure qui semblait avoir été faite avec un instrument tranchant qui aurait été placé sous le bras gauche et aurait glissé transversalement. Il fut constaté et Lomont avoua que c’était le même vêtement qu’il portait la veille, jour de l’assassinat. Dans la perquisition qui fut faite à son domicile, on trouva le pantalon et les souliers qu’il portait la veille. On remarqua une tache de sang au bas du gousset gauche et quelques gouttes au bas de la jambe droite et sur l’un des souliers. Ces divers objets furent soumis à la vérification d’experts chimistes. Tous déclarèrent que ces différentes taches étaient effectivement du sang. L’un deux déclara que la tache qu’on voyait au gousset gauche du pantalon paraissait avoir été faite par l’approche d’un corps ensanglanté, et que les gouttes de sang qui étaient à la jambe droite paraissaient provenir de sang qui aurait jailli de bas en haut. Tous ces détails s’accordaient avec la position dans laquelle avait été trouvé le cadavre de la veuve Barberis.
Interrogé plusieurs fois sur la cause de ces diverses taches, Lomont varia souvent et donna des raisons plus ou moins vagues. Il s’attacha principalement à dire qu’elles provenaient de sangsues qu’on lui avait posées quelque temps auparavant; mais il fut constaté dans l’instruction que c’était à la fin de l’hiver qu’on lui avait posé les sangsues, qu’il était alors dans son lit, et que, ce jour-là, il n’avait pas mis sa redingotte.
Dans la même perquisition faite au domicile de Lomont, le commissaire de police avait constaté qu’une grande quantité d’eau avait été récemment jetée dans la cuisine, ce qui fit présumer que Lomont y était entré après l’assassinat, pour se laver du sang dont il était couvert. Lomont nia toutes les circonstances qui se rattachaient à cette observation.
Mais jusque là, l’instrument du crime avait échappé à toutes les recherches. Il résultait du rapport du chirurgien que les blessures de la veuve et de la demoiselle Barberis avaient été faites avec un instrument tout à la fois tranchant et contondant, ce qui s’appliquait bien à une hache ou hachette.
Lomont convenait avoir eu chez lui une hachette, mais elle n’avait pu être retrouvée dans les perquisitions faites à son domicile. Dans le cours de l’instruction, on saisit deux lettres écrites par Lomont à sa mère, dans lesquelles il l’engageait à venir déclarer au juge d’instruction qu’elle avait emporté cette hachette depuis plusieurs mois à la campagne. Cette circonstance qui semblait indiquer l’importance que mettait Lomont à faire perdre la trace de cette hachette, fut un motif de plus pour activer les recherches à cet égard.
Lomont avait déclaré être passé sur le pont des Tuileries en sortant de chez sa belle-mère. On pensa qu’il avait pu se débarrasser de l’instrument du crime, en le jetant dans la rivière, et l’on en fit fouiller le lit par des plongeurs, mais inutilement.