Louis Lomont eut le malheur de devoir le jour à une femme qui ne pouvait que lui donner de dangereux exemples. Quelques années avant l’horrible attentat de son fils, elle avait été accusée d’avoir tenté d’incendier une maison; on l’avait surprise tenant en main une torche enflammée, et elle avait été punie pour cette criminelle entreprise.
Quant à Louis Lomont, élevé par une telle mère, il n’est pas étonnant que, jeune encore, il se livrât déjà à des actions coupables. Il fut convaincu de vol, de complicité avec son frère; et s’il ne subit pas une peine, ce ne fut qu’à cause de son âge; on supposa qu’il avait agi sans discernement. Bientôt, encouragé par l’impunité, il détourna, à son profit, des marchandises qui avaient été confiées à son père par un négociant de province. Dans une autre occasion, il falsifia la signature des mêmes particuliers pour voler à son père une somme de trois mille livres. Plus tard, étant marié, il dérobait à sa belle-mère, quand il allait la voir, tantôt une chose, tantôt une autre; et, ayant été placé chez un commissaire de police en qualité de secrétaire, durant le seul jour qu’il y demeura, il y enleva des feuilles de papier destinées à des passeports. Avec une cupidité aussi permanente, aussi désordonnée, avec un caractère emporté, violent et même cruel, comme l’était celui de Lomont, il était presque impossible que, dans l’occasion, il ne devînt pas assassin.
Il avait épousé une des filles de la veuve Barberis, logeuse et herboriste, rue de Verneuil. Les deux époux vécurent long-temps avec leur mère; mais, vers 1809, ils firent l’acquisition du fonds de l’hôtel de Russie, maison garnie, située rue Tiquetonne, no 11. Pour en payer le prix convenu, Lomont emprunta une somme de huit mille francs, pour laquelle sa belle-mère s’obligea comme caution, et dont le remboursement devait avoir lieu le 15 juillet 1812.
Le terme fatal de l’échéance approchait. Lomont et sa femme n’avaient pas de quoi faire face à leurs engagemens: leur établissement était dans un état de détresse qui ne leur permettait pas d’espérer le moindre atermoiement. Il paraît que Lomont avait sollicité plusieurs fois sa belle-mère de lui prêter de l’argent, mais qu’il n’avait pu l’obtenir, et qu’elle avait seulement consenti à chercher un acquéreur pour le fonds de l’hôtel garni. Peut-être avait-elle l’intention de l’acheter elle-même: ce qui autorise du moins à le présumer, c’est qu’elle avait demandé à son gendre un état détaillé des meubles qui garnissaient cet hôtel, et qu’elle désirait l’avoir promptement.
Le dimanche 11 juillet, la demoiselle Louise Barberis était allée dîner en ville; elle rentra vers dix heures du soir; sa mère lui demanda si elle avait passé chez son beau-frère pour y prendre l’état des meubles de son hôtel que celui-ci lui avait promis. «Maman, dit Louise, j’irai demain le voir, je n’en ai pas eu le temps aujourd’hui.—Non, ma fille, il faut y aller à présent.—Ah! ma bonne maman, il est bien tard, et je suis si fatiguée!—Soit, mon enfant; mais, demain, ne manque pas d’aller de bonne heure chez Lomont, entends-tu? Je veux le voir absolument.—Oui, maman, je te le promets.» Alors Louise laissa sa mère dans sa boutique, et, accompagnée de la fille Esther Cassaude, jeune domestique à leur service, elle monta, pour se coucher, à sa chambre, située au troisième étage de la maison.
La demoiselle Barberis, en se couchant, avait eu la précaution d’ôter la clé de sa chambre et de la placer sur sa commode. Quand elle fut couchée, la fille Esther se retira; elle ferma la porte en la tirant à elle avec force, poussa aussi celle du corridor qui conduisait à la chambre, et descendit aussitôt dans la boutique, où elle soupa avec la fille Marguerite Luïdel, autre domestique de la maison. Après leur repas, elles allèrent se coucher l’une et l’autre. La veuve Barberis prit soin de les éclairer, et leur dit qu’elle se chargeait de fermer la porte de l’allée.
A onze heures et demie environ, la demoiselle Barberis, plongée dans un profond sommeil, est tout à coup réveillée par des coups violens qu’on lui portait sur la tête, sur le cou, sur la poitrine et au poignet gauche. Elle jette des cris de douleur et d’effroi. Des voisins arrivent tout effarés; ils trouvent la porte de la chambre ouverte sans aucune effraction. A la faveur de l’obscurité, l’assassin s’était enfui, sans avoir été aperçu par sa victime.
Malgré l’état affreux dans lequel elle se trouvait, la demoiselle Barberis pense aussitôt à sa mère, qui couchait ordinairement au rez-de-chaussée. Toute couverte du sang qui jaillit de ses blessures, elle a encore le courage d’y descendre. Elle entre; quelle est sa douleur! quel est son effroi! Sa malheureuse mère s’offre à ses regards, étendue dans son arrière-boutique, baignée dans son sang, expirante! Elle appelle elle-même les deux domestiques, et court en toute hâte chercher le sieur Marquais, officier de santé de la mairie du 10me arrondissement. Le commissaire de police arrive au même instant; on prodigue à la dame Barberis tous les secours possibles; mais ils furent infructueux: quelques instans après, elle rendit le dernier soupir. On s’occupa ensuite de donner des soins à sa fille, dont les blessures, moins graves, furent guéries au bout de quelque temps.
Une perquisition exacte ayant été faite dans la maison, on n’y trouva point l’instrument du crime; on ne remarqua non plus aucune trace de vol ni dans la boutique, ni dans la chambre de la demoiselle Barberis; mais ce qui frappa l’attention, c’est que l’on trouva sur une table, à côté du cadavre, un cahier de papier en six feuillets, contenant l’état des meubles de l’hôtel de Russie, lequel état était écrit en entier de la main de Lomont, gendre de la veuve Barberis.
Cette circonstance, jointe à plusieurs autres indices, fit naître des soupçons contre Lomont. Rien n’ayant été soustrait, on devait en conclure que ce n’étaient point des voleurs qui avaient commis ce double attentat. Par la mort de la veuve Barberis et de sa fille, Louise, la femme de Lomont, serait devenue seule héritière de sa famille; Lomont seul avait donc eu intérêt à commettre ce crime, puisque lui seul devait en recueillir le fruit; et la circonstance du double assassinat commis presque au même instant, rapprochée de cet autre fait, que les affaires de Lomont se trouvaient fort embarrassées, et qu’il avait huit mille francs à payer dans quatre jours, donnait encore plus de force aux soupçons.