LA SŒUR HOSPITALIÈRE
DE CHINON.


Le pistolet d’un brigand, le stilet d’un lâche assassin, sont bien moins à craindre que la calomnie, poignard invisible, à double tranchant, dont les coups sont inévitables, et qui laisse dans les blessures qu’il fait, un venin infernal dont les effets peuvent être comparés à ceux de la sanglante chemise du centaure Nessus. Que l’on soit attaqué sur un grand chemin, ou la nuit, au détour d’une rue, par un homme devenu scélérat par vengeance ou par cupidité, du moins a-t-on quelquefois la possibilité de se défendre avec avantage; ou, si l’on succombe, c’est avec la certitude d’être l’objet de la commisération générale, tandis que l’auteur du forfait sera maudit et exécré. Mais les résultats de la calomnie sont bien autrement déplorables, surtout quand elle triomphe. Non seulement ses victimes expirent sous ses coups, mais encore leur mémoire est flétrie, et elles transmettent à leurs descendans un nom injustement déshonoré. Quelque éclatantes que puissent être les réparations tardives que leur ménage la providence, rien ne saurait entièrement cicatriser les plaies faites par l’arme empoisonnée; et d’ailleurs n’est-il pas des malheurs qui, bien qu’un peu adoucis, n’en sont pas moins irréparables? Nous devons le dire à la louange de notre siècle, les exemples de tant de calamités domestiques, causées par suite d’accusations reconnues calomnieuses après le jugement, c’est-à-dire lorsqu’il n’était plus temps de sauver l’innocence, n’ont pas été perdus pour les magistrats, organes de la justice. Nous ne pouvons qu’admirer leur prudente circonspection; aussi, n’a-t-on plus, comme sous l’ancienne législation, à déplorer de ces malheureuses erreurs qui, dans d’autres temps, pouvaient faire regarder comme une tyrannie effroyable, la justice qui doit être, au contraire, la protectrice naturelle de la société. C’est à cet heureux changement, introduit dans l’application des lois et dans l’exercice de la pénalité, qu’il faut attribuer la favorable issue de l’affaire qui nous a suggéré ces réflexions. Certes, sous l’ancien ordre de choses, encore plus malheureuse que l’abbé des Brosses et que le curé de Chazelles, dont nous avons fait connaître l’innocence, la sœur Charlotte Nautonnier, accusée d’empoisonnement, eût péri sous les coups de ses calomniateurs. On pourra juger de l’énormité des charges accumulées contre elle par ses secrets ennemis, en parcourant l’extrait de l’acte d’accusation qui en fut le triste résumé.

Le 27 février 1812, la dame Grandmaison, âgée de soixante-dix-huit ans, et la dame Prost-de-l’Isle, âgée de soixante, toutes deux religieuses hospitalières de l’hospice de Chinon, mangèrent à leur souper une soupe grasse, qui avait été réservée pour elles sur la soupe du dîner. A peine eurent-elles mangé cette soupe, qu’elles éprouvèrent des maux de cœur, des vomissemens et des convulsions qui exigèrent de prompts secours. Le premier médecin qui arriva trouva ces dames en proie à des vomissemens énormes, accompagnés de déjections de bas-ventre, fréquentes et considérables, et dans un état d’anxiété et d’angoisses qui lui inspira des craintes pour leur vie. Jugeant que cet état pouvait provenir de quelque substance nuisible, il s’empressa de leur administrer une potion huileuse, des boissons mucilagineuses et du lait, pour atténuer l’effet du poison.

Ces remèdes produisirent une amélioration momentanée, dont on profita pour transporter les malades dans une chambre et les mettre au lit. Les vomissemens successifs, le froid et les tremblemens qu’elles éprouvaient, les crispations nerveuses qu’elles ressentaient dans les cuisses et dans les jambes, leur accablement et leur faiblesse extrême, confirmèrent les soupçons d’empoisonnement. On remarqua en outre dans les déjections des malades des lambeaux assez considérables de matières muqueuses et sanguinolentes, connues sous le nom de velouté de l’estomac et des intestins.

Le lendemain, on fit l’examen du plat qui avait contenu la soupe, et du vase dans lequel les malades avaient rendu les alimens. On trouva, sur les bords et au fond, des particules de substances minérales, qu’on présuma être du sublimé corrosif ou de l’arsenic.

Cependant les soins prodigués à la dame Grandmaison furent inutiles; les symptômes devinrent de plus en plus alarmans; elle succomba, le 29, à midi. Dans la soirée du même jour, il fut procédé à l’autopsie cadavérique. On trouva, dans la partie supérieure de l’estomac, deux pouces environ au-dessus de l’orifice cordiaque, une scarre gangréneuse de dix-huit lignes de long, sur six de large, entourée d’un cercle inflammatoire, et percée de deux trous. La membrane extérieure de l’estomac était enflammée en quelques endroits, et percée également de deux trous correspondant à ceux dont nous venons de parler. Les intestins étaient très-enflammés. La trop petite quantité de substance qui s’était trouvée sur les bords du plat ne permit pas de faire les expériences suffisantes pour en déterminer la nature; on ne put pas affirmer que ce fût de l’arsenic ou du sublimé corrosif; mais la perforation de l’estomac, l’inflammation des intestins, convainquirent les gens de l’art que l’empoisonnement avait été occasioné par une substance corrosive.

La dame Prost-de-l’Isle fut traitée plus efficacement que la dame Grandmaison; elle avait été soulagée par des vomissemens plus fréquens, et avait pris avec constance tous les remèdes qui lui étaient indiqués. Peut-être aussi avait-elle pris une moindre quantité de soupe.

Ces deux dames ne furent pas les seules victimes de l’empoisonnement. La fille Nadreau, dite Fermé, domestique, qui avait goûté la soupe avant de la servir, éprouva des accidens que l’on attribua à la même cause; mais le lait et l’huile qu’on lui administra neutralisèrent complètement les effets du poison.