Le crime était bien constaté; mais comment et par qui avait-il été commis?

Le 27 février, jour du fatal événement, une soupe grasse et une soupe maigre furent servies au dîner des dames hospitalières et pensionnaires de l’hospice de Chinon. Les dames Grandmaison, Prost-de-l’Isle, et Marthe Nodeau furent du nombre de celles qui mangèrent de la soupe grasse, qui avait été trouvée excellente. Il était d’usage, lorsque la soupe était bonne, d’en réserver pour le souper de la dame Grandmaison. Cette dame manifestait son intention, et alors, ou elle en tirait elle-même, ou elle en faisait tirer par la domestique; et cela se faisait, soit à table, après avoir mangé la soupe, soit immédiatement après le repas.

La dame Charlotte Nautonnier de Castelfranc, qui n’était pas chargée de ce soin habituellement, mit de côté de la soupe grasse pour le souper des dames Grandmaison et Prost-de-l’Isle, et porta le plat qui la contenait dans un petit buffet qui lui appartenait, lequel était placé dans le réfectoire, à deux mètres de la porte d’entrée, et où l’on n’avait pas coutume d’enfermer des alimens. On remarqua que, ce jour-là, quoique la soupe eût été trouvée fort bonne, la dame Grandmaison n’avait nullement manifesté le désir qu’on lui en gardât, et que Charlotte Nautonnier n’avait pris le soin d’en réserver que de son propre mouvement, et contre son usage.

La substance nuisible qui avait causé l’empoisonnement n’avait pu être placée que dans la soupe réservée par Charlotte Nautonnier; et depuis le moment où cette dame la mit dans le petit plat jusqu’à celui où elle fut servie à la dame Grandmaison, c’est-à-dire depuis deux heures et demie jusqu’à environ sept heures, non seulement le réfectoire n’était pas resté vide un seul instant, mais on ne vit personne s’approcher du buffet où était la soupe. On pensa aussi que le poison n’avait pu être mis dans la soupe que par une personne de la maison, et que le crime ne pouvait être l’effet que de l’intérêt, de la haine, de la jalousie ou de l’ambition.

Mais qui donc avait retiré la soupe du buffet pour la faire chauffer et pour la servir? c’était la fille Fermé. Qui lui avait appris qu’elle y était? Ce ne pouvait être que la dame Nautonnier puisque la domestique ignorait l’endroit où on l’avait mise, et la personne à qui elle était destinée.

Quant à la fille Fermé, elle déclara que c’était Charlotte Nautonnier, qui l’en avait prévenue, en lui disant qu’elle avait placé d’abord la soupe dans l’office, puis dans son buffet, de crainte qu’à son retour elle ne la mît dans la bassine des malades; et elle ajouta qu’elle n’avait pu deviner le motif qui avait déterminé la dame Nautonnier à ne pas serrer ce plat dans l’endroit où se mettent ordinairement les alimens.

L’acte d’accusation qui fut dressé contre la dame Nautonnier, retraçait, expliquait et commentait la conduite de cette sœur. Soit lorsque les effets du poison se manifestèrent, soit après, on avait remarqué qu’elle n’était point restée auprès des malades au réfectoire pour leur donner des secours; qu’elle était troublée, qu’elle se désespérait, qu’elle allait partout criant qu’elle était bien malheureuse d’avoir gardé de la soupe pour la mère Grandmaison, qu’elle était la cause de sa mort, etc. On signala comme de l’affectation et de l’hypocrisie les marques de douleur qu’elle donna pendant la cérémonie de l’enterrement.

Il y avait une question importante à résoudre, celle de savoir comment on s’était procuré du poison. On acquit la certitude que, depuis cinq à six ans, il existait dans la pharmacie de l’hospice un paquet qui contenait du sublimé corrosif. L’une des dames apothicaires déclara qu’elle avait caché ce paquet dans une boîte placée dans une armoire; que ce paquet, séparé des autres médicamens, était difficile à trouver; et elle assura que, depuis cette époque de cinq à six ans, il n’en avait été fait aucun usage. Cette dame détruisait, par cette déclaration, l’idée qu’il eût été pris du sublimé corrosif dans l’apothicairerie, et éloignait le soupçon que quelqu’un de l’hospice s’en fût servi pour l’empoisonnement. Mais on était déjà informé qu’un chirurgien de l’hospice avait fait quelques mois auparavant, dans l’apothicairerie, une dissolution de quinze grains de sublimé corrosif, et qu’il les avait pris dans un paquet que lui avait remis la même dame qui prétendait qu’on n’en avait point employé depuis cinq ou six ans. Au reste, ce paquet fut trouvé composé de trois enveloppes de papier. Sur la seconde et la troisième étaient écrits ces mots: sublimé corrosif; sur la première, qui renfermait la substance, on lisait: sublimé corrosif, deux onces demi gros. La substance fut pesée, et il ne s’en trouva qu’une once deux gros soixante-dix grains. Il en avait été extrait par le chirurgien quinze grains; il devait en rester deux onces vingt-un grains. Il en manquait donc cinq gros vingt-trois grains.

Charlotte Nautonnier prétendit que jamais elle n’avait touché de poison, et qu’elle ne savait que du jour même ou de la veille de l’interrogatoire qu’elle subissait, qu’il y avait dans l’apothicairerie du suble ou subli corrosif. On prétendit à ce sujet qu’il y avait affectation bien marquée de sa part à ne pas se rappeler le nom de cette substance.

Enfin l’acte d’accusation présentait la dame Charlotte Nautonnier comme ayant un caractère difficile, ambitieux et jaloux. On lui prêtait des moyens tortueux qu’elle aurait employés pour tâcher de se faire élire supérieure. Le crime, ajoutait-on, n’a pu être commis que par quelqu’un qui y eût intérêt; et, puisqu’il est démontré que Charlotte Nautonnier était la seule à laquelle la mort des dames Grandmaison et de l’Isle pût profiter; puisqu’elle avait déclaré qu’elle ne connaissait point les auteurs de l’empoisonnement; qu’elle ne pouvait dénoncer personne, parce qu’elle serait un monstre, il fallait bien se résoudre à la considérer comme coupable.