Comme on vient de le voir, l’assassinat de la tante avait précédé de quelques mois celui du neveu, qui fut commis dans les premiers jours de novembre. Charles Dautun, lors de son premier interrogatoire, avait adopté un système d’ignorance complète sur le sort de son frère. Le lendemain, il avoua qu’il l’avait assassiné, de complicité avec Girouard, le 8 novembre, à huit heures du matin. Suivant lui, Girouard était venu le trouver, s’était exhalé en imprécations contre Auguste, et lui avait proposé de l’assassiner. Charles ajoutait qu’il avait eu le malheur d’accompagner Girouard, qui était assisté d’un autre individu. Auguste, à la voix de son frère, avait ouvert la porte de sa chambre; mais, au même instant, il avait été saisi à bras-le-corps par Girouard, qui l’avait tué, sur-le-champ, d’un coup de couteau. Enfin Charles Dautun déclara que c’était Girouard, qui avait séparé la tête du tronc; et que lui, Charles, avait porté cette tête sur le quai Desaix et l’avait jetée dans la rivière.
Sur cette déclaration, Girouard fut arrêté; mais il nia tous les faits qui lui étaient imputés, et prétendit qu’au moment de l’événement, il était couché avec sa femme. Ce n’était que postérieurement, c’est-à-dire, vers le 15 ou le 16 novembre, que son épouse, avec qui il vivait en mauvaise intelligence, ayant déménagé furtivement, il avait été obligé d’aller demander un asile à Charles Dautun.
Ce dernier, dans son cinquième interrogatoire, disculpa entièrement Girouard, et assuma entièrement sur lui l’horrible responsabilité du meurtre de son frère. Jusqu’alors, souvent interrogé sur l’assassinat de la dame Vaume, il avait formellement repoussé les soupçons qui planaient sur lui, et avait cherché à les rejeter sur le sieur Vaume, son oncle. Tout à coup, c’est à-dire le 24 décembre, il déclara que, le 16 juillet, vers onze heures du matin, il avait assassiné sa tante chez elle; qu’après avoir été frappée, elle n’avait pas jeté un seul cri; que son projet, en commettant ce crime, avait été de voler l’argent et les effets de sa tante, pour aller au jeu; qu’il n’avait pris qu’une petite montre d’or, une cuillère à ragoût, deux couverts, deux cuillères à bouche, deux cuillères à café, et pas autre chose; que, saisi de remords, il n’avait pas eu le courage d’en prendre davantage. Il convint, en outre, qu’il avait vendu la montre d’or, moyennant une somme de soixante-neuf francs. Il fit aussi connaître l’orfèvre qui lui avait acheté les effets précieux dérobés à son frère, et dont il avait tiré la misérable somme de cent quatre-vingt-quatorze francs.
Girouard, soumis à de nombreux interrogatoires, persista dans un système de dénégation que semblaient favoriser les rétractations de Charles Dautun; mais, lors du procès, le plan de défense adopté par ce dernier fit naître des péripéties bien pénibles et bien douloureuses pour Girouard, qui se vit tantôt accusé, tantôt excusé par son ancien ami, selon que ce dernier le croyait nécessaire à sa cause.
Les deux accusés, Charles Dautun et Girouard, comparurent devant la cour d’assises de la Seine, le 13 février 1815. Une affluence considérable de personnes de toutes les classes encombrait la salle. On voyait parmi les pièces de conviction, les vêtemens ensanglantés dont étaient revêtus les membres épars de la victime; près de ces vêtemens était un vase de grès, où le meurtrier avait recueilli le sang de l’infortuné Auguste Dautun, avec l’eau dont il s’était servi pour laver la chambre; enfin, par une singularité qui n’appartient qu’à ce procès, les traits de la victime, modelés en plâtre, dominaient cet effrayant faisceau.
Quand les accusés furent introduits, on remarqua que Charles Dautun affectait une sorte de tranquillité qui donnait à sa physionomie, naturellement farouche, un aspect vraiment sinistre. Girouard portait sur ses traits l’empreinte de la douleur; il ne marchait qu’avec peine et soutenu par deux gendarmes.
Charles Dautun était accusé du meurtre de la dame Vaume, sa tante; et l’acte d’accusation le signalait en outre comme ayant assassiné, de complicité avec Girouard, Auguste Dautun, ex-receveur de l’enregistrement à Bruxelles.
Dans le nouvel interrogatoire qu’il eut à subir, Charles Dautun rétracta ses précédens aveux, dit qu’il les avait faits dans un moment de désordre; qu’il s’était dévoué pour Girouard; qu’il soupçonnait celui-ci d’être le coupable; que, quant à lui, il persistait à soutenir qu’il était innocent. Interpellé sur la manière dont il s’était procuré les divers effets, appartenant à son frère, qu’il avait vendus à des orfèvres; il répondit que c’était Girouard qui lui avait remis la clé de l’appartement d’Auguste Dautun. Quant aux deux assassinats, il déclara ne rien connaître des circonstances de ces deux crimes.
Confronté deux fois avec Girouard, Dautun détourna les yeux, en disant qu’il ne pouvait voir cet homme sans horreur. «C’est toi, répondit Girouard, qui me fais horreur, monstre, et tu veux me perdre.»
Après l’audition des témoins, qui n’ajouta que peu de chose aux lumières déjà recueillies par la justice, mais qui fit connaître l’immoralité des prévenus, l’avocat-général prononça son réquisitoire; et la parole fut accordée successivement aux défenseurs des accusés. Comme aucun avocat n’avait voulu se charger volontairement de la cause de Charles Dautun, la cour avait nommé d’office Me Dumolard, qui sut remplir sa pénible tâche avec un talent remarquable. Le principal argument que le défenseur de Girouard fit valoir en faveur de son client, fut relatif à la prétendue remise de la clé. «Charles Dautun soutient, dit-il, que c’est Girouard qui lui a remis la clé de l’appartement, de son frère, le 14 novembre, et dès le 10, le 11 et le 12, il avait enlevé les meubles et effets de cet appartement; vous voyez donc que l’imposture est palpable. Je recommande ces réflexions à votre sagesse, et Girouard à votre justice.»