Après les plaidoiries et avant de clore les débats, le président tenta un dernier effort pour obtenir de Dautun des aveux sincères. «Dautun, lui dit-il, les débats vont être fermés; vous pouvez encore éclairer la justice; recueillez vos idées. Pourquoi avez-vous accusé Girouard d’avoir coopéré à cet assassinat?—Comme Girouard m’avait remis la clé, j’ai craint qu’il ne fût compromis.—Vous persistez donc à dire qu’il vous a remis la clé?—J’y persiste.—Dautun, tâchez de désarmer, non pas la justice de l’homme, mais celle de l’Éternel; et songez que vous seriez bien plus coupable encore, si vous laissiez planer le soupçon sur l’innocence. Je vous le demande encore une fois, êtes-vous coupable de l’assassinat de votre frère?—Non.—Vous n’en êtes pas coupable?—Non.—Et vous, Girouard?—Je n’ai commis aucun crime.—C’est pour la dernière fois, Dautun, je le répète, il est peut-être encore un moyen de fléchir le courroux céleste; dites la vérité.—Je n’ai point tué mon frère.»
Après ces pressantes et inutiles exhortations, le président ferma les débats et présenta le résumé de cet odieux procès, qu’il termina en ces termes: «Charles Dautun, qui paraît aujourd’hui devant vous, et qui a essayé son bras sur sa tante, sur sa bienfaitrice, sur sa seconde mère, avant de poignarder son frère, n’aurait peut-être jamais eu l’idée du crime, s’il n’avait pas nourri dans son cœur la funeste passion du jeu; et peut-être ne l’aurait-il jamais éprouvée, s’ils avaient été fermés pour jamais ces lieux ouverts à tous les citoyens, où l’amour de l’or, irrité par les calculs de l’espérance, exalte d’abord les idées, et finit par déshonorer les âmes. Oh! quand viendra donc le jour où l’on fermera ces salons du vice et de la perversité, où des pères barbares jouent le pain de leur famille, où des fils avilis consomment la ruine de leur fortune et la honte de leur nom!»
Le président posa ensuite les questions soumises à la délibération du jury. Les deux premières étaient relatives à la complicité d’assassinat et de vol qui pesait sur Girouard. Elles furent résolues négativement, et le président, en prononçant l’acquittement de Girouard, lui adressa l’allocution suivante: «Girouard, il est doux pour moi, dans un jour aussi triste, de pouvoir vous rendre à la liberté: si de violens soupçons ont pesé sur vous, ne vous en prenez qu’à vous-même; si votre conduite avait toujours été bonne, elle aurait suffi pour vous mettre à l’abri de l’accusation. Réprimez les penchans honteux qui ont failli vous perdre pour jamais. Travaillez, et tâchez de reconquérir l’estime publique que vous avez depuis si long-temps perdue.»
La transition brusque de la crainte de la mort à la certitude de la liberté produisit un si violent ébranlement sur les facultés de Girouard, déjà affaibli par de longues souffrances, qu’il s’évanouit. Vainement il essaya de parler, il n’eut pas la force de proférer une seule parole. Il se retira, soutenu par quatre personnes, et une jeune dame, aussi remarquable par les grâces de sa figure que par la bonté de son cœur, fit pour ce malheureux une quête destinée à subvenir à ses premiers besoins.
Il restait à prononcer sur le sort de Charles Dautun. La réponse du jury fut affirmative sur tous les chefs d’accusation. Pendant la lecture de la décision des jurés, l’abattement de Dautun augmentait par degré, et, chaque fois qu’il entendait répéter: Oui, Charles Dautun est coupable, il indiquait, par un signe de tête, qu’il ne l’était pas.
Lorsque le président, faisant l’application de la loi, prononça la peine de mort, à ce dernier mot, Dautun tomba dans une profonde stupeur, sa tête roula sur sa poitrine, puis il s’écria: Je suis perdu; je n’ai pas commis ce crime; je ne suis coupable que d’avoir enlevé les effets. «Dautun, lui dit le président, il ne vous reste plus qu’une seule ressource: jetez-vous dans les bras de la religion. Les crimes que vous avez commis sont bien grands, sans doute; mais la miséricorde de Dieu est plus grande encore; implorez sa miséricorde. Je vous préviens que vous avez trois jours pour vous pourvoir en cassation.»
En entendant ces mots, le condamné sembla reprendre un peu d’assurance, et, dans le trajet du tribunal à la prison, il s’écria plusieurs fois: Oui, j’en appellerai! j’en appellerai.
En effet, le 27 février, Charles Dautun se pourvut en cassation; mais, son pourvoi ayant été rejeté par la cour suprême, le 29 mars, à deux heures et demie, on vint l’avertir de se préparer à la mort. Cette terrible nouvelle l’accabla à tel point qu’il put à peine proférer ces mots entrecoupés: Mon Dieu!.... quel sort!.... un soldat!... Je me recommande à la clémence de l’empereur. Il refusa les secours de la religion, mais sans rudesse ni bravade.
A l’instant où la fatale toilette fut achevée, un officier public lui dit: «Il est encore temps de déclarer la vérité: avez-vous quelques révélations à faire? profitez d’un dernier moment.» Dautun répondit d’une voix faible et très-altérée: «J’ai dit la vérité au tribunal, c’est Girouard qui m’a remis la clé; d’après, jugez du reste.»
Dautun conserva le même abattement jusqu’au lieu du supplice; néanmoins le prêtre qui l’avait accompagné ne put vaincre son obstination. A quatre heures et demie, il avait subi son arrêt.