Le 5 novembre 1807, l’acte de mariage fut reçu par l’officier public; et, huit jours après, les nouveaux époux reçurent la bénédiction nuptiale.
Par une bizarrerie singulière, Levalley fils et sa femme vécurent après leur union comme ils avaient fait auparavant. On se voyait, on dînait les uns chez les autres; mais les parens de la demoiselle Guérin voulaient la garder chez eux jusqu’après ses couches. Il paraît que le véritable motif de cette étrange mesure était de cacher au mari une maladie dartreuse dont elle était atteinte, et pour laquelle on lui faisait subir un traitement.
Le jour qui devait commencer les infortunes du sieur Levalley, le dimanche 13 décembre 1807, ce jeune homme alla chercher sa femme et son beau-père, qu’il avait invités à dîner. On se mit à table; le repas fut assez gai. La jeune femme mangea, avec un appétit plus qu’ordinaire, de différens mets malheureusement indigestes qui convenaient peu à son état. C’était du cochon de lait rôti, du boudin noir, et un foie de veau lardé. Enfin comme cette réunion était en quelque sorte une petite fête de famille, le repas se termina par du café, que chacun prit, en y mêlant un peu d’eau-de-vie.
Au moment de se séparer, le sieur Levalley père, qui tenait sa bru dans ses bras, par un mouvement de joie et d’expansion, voulut renvoyer seul Guérin père, en disant qu’il gardait sa fille chez lui; Levalley témoigna le même désir; mais le père Guérin ne voulut jamais y consentir.
Levalley fils conduisit sa femme et son beau-père jusque chez eux, où ils arrivèrent à six ou sept heures du soir. Le lendemain, à dix heures du matin, la jeune femme, qui, jusqu’à ce moment, n’avait éprouvé aucune indisposition, se réveilla avec des douleurs assez vives dans l’estomac. Croyant se procurer quelque soulagement, en quittant le lit, elle se leva et s’habilla; mais l’indigestion, si fatale aux femmes enceintes, prit un caractère extrêmement grave; des convulsions violentes se manifestèrent, et, le danger augmentant de moment en moment, on alla chez le sieur Levalley, pour l’inviter à venir auprès de sa femme. Levalley s’empresse de s’y rendre; il trouve son épouse en proie aux douleurs et aux convulsions les plus affreuses. Revenue un peu à elle-même, elle l’aperçoit, lui tend les bras comme pour l’embrasser pour la dernière fois. Levalley s’y précipite. Marianne! ma chère Marianne! sont les seuls mots que sa langue puisse articuler; l’étonnement et la douleur l’avaient anéanti.
Deux chirurgiens, mandés pour secourir la malade, regardent les accidens dont ils sont témoins comme les effets d’une forte indigestion; ils prescrivent des vomitifs; les convulsions continuent et se succèdent d’une manière effrayante. Un troisième chirurgien arrive; on administre de nouveaux remèdes; on pratique des saignées; tout est inutile. Enfin les symptômes devenant plus alarmans, on éloigne de l’appartement le malheureux Levalley. Un chirurgien veut tenter l’accouchement avec le forceps; une hémorragie considérable l’oblige d’y renoncer; il entreprend ensuite l’opération césarienne, et retire du sein de la mère un enfant mort. La jeune femme Levalley avait cessé de souffrir et de vivre.
Quelques jours s’étaient à peine écoulés depuis ce malheureux événement, lorsque le sieur abbé Guérin, dans une entrevue qu’il eut avec le sieur Levalley père, lui déclara que le paiement des dix mille francs qu’il avait donnés à sa nièce l’avait beaucoup gêné, et le pressa d’en rendre au moins une partie. Apparemment qu’il n’eut pas lieu d’être satisfait de la réponse de Levalley, car il ne lui en reparla plus, et insensiblement les deux familles cessèrent de se voir.
Les trente jours qui suivaient la mort de la dame Levalley allaient expirer; le mari donne les ordres nécessaires pour la célébration d’un service, et en fait part à la famille Guérin. Celle-ci, sous prétexte que l’abbé Guérin ne pourrait y assister ce jour-là, contremande le service, sans même daigner consulter Levalley, ni l’en prévenir.
Bientôt une rumeur affreuse se répand; on annonce que la jeune femme est morte empoisonnée; on accuse son mari; on va jusqu’à dire que le désir de s’approprier les dix mille francs de dot l’a poussé à ce crime.
Le public, avide d’événemens extraordinaires, accueille cette odieuse accusation, et la propage avec fureur. Le magistrat de sûreté, informé de tous ces propos, crut devoir faire intervenir son ministère. Il se transporta sur les lieux avec des chirurgiens; le corps de la défunte fut exhumé; on tira de la tombe un cadavre déjà gangréné par la putréfaction; il y avait quarante-deux jours que le décès avait eu lieu. On en enleva l’estomac et plusieurs autres viscères que l’on déposa dans un vase, et que l’on apporta à la mairie d’Asnière. Dans le même temps, un huissier se présenta au domicile de Levalley, pour lui ordonner, de la part du magistrat, de se rendre à la mairie. Levalley était absent quand cette intimation fut notifiée. Mais le lendemain il se rendit à Bayeux, dans l’intention de se présenter devant le magistrat de sûreté. Il répondit avec franchise à toutes les questions de ce juge, et requit qu’on appelât, à ses frais, six, douze chirurgiens s’il le fallait, pour examiner l’état du cadavre.