Enfin les accusés furent transportés de Rodez à Albi, sous une nombreuse escorte. Madame Manson y fut conduite à cheval, accompagnée par la gendarmerie; alors le procès prit un nouveau développement. Les révélations de l’accusé Bach provoquèrent beaucoup d’arrestations; entre autres, celle de M. Constant, ancien commissaire de police à Rodez, et celle des sieurs Louis Bastide, Yence d’Ystournet, et Bessières-Veynac, qui furent fortement incriminés.

L’instruction était sur le point d’être achevée, lorsqu’une scène entre Bastide et Jausion vint occuper l’attention publique. Ces deux accusés avaient eu ensemble, le 21 février 1818, vers les cinq et six heures du soir, une altercation extrêmement vive; ils en étaient venus aux mains, et on les avait séparés. A neuf heures, la querelle recommença avec plus de chaleur, et continua jusqu’à minuit. Le concierge, n’ayant pu parvenir à les apaiser, eut recours à la gendarmerie; et, au moment où il rentrait, avec les agens de la force publique, dans le cachot, Jausion disait à Bastide: Scélérat! que n’as-tu parlé? que ne parles-tu? c’est toi qui es la cause que je suis dans les fers. Conduits aussitôt au tribunal, ils furent inutilement interrogés. On fit de vains efforts pour obtenir des aveux que leur colère mutuelle aurait pu les engager à faire; ils persistèrent dans leurs dénégations.

Les débats commencèrent, devant la cour d’Albi, le 25 mars 1818. Près de trois cents témoins avaient été assignés. Madame Manson figurait sur les bancs des accusés. L’homme à la taille gigantesque, le farouche Bastide, affectait la plus grande tranquillité; Jausion, au contraire, paraissait accablé. M. Fualdès, fils, qui portait sur ses traits la douleur la plus profonde, était placé, à l’audience, presque en face de Bastide. Privé, par le même coup, de son père et de sa fortune, ce malheureux fils avait fait notifier à chacun des accusés qu’il se constituait partie civile dans son intérêt et dans celui des créanciers de son infortuné père.

On entend un grand nombre de témoins dont les dépositions ne font que répéter ou confirmer les faits qui sont déjà à notre connaissance. Le témoin Françoise Garribal dit qu’elle a entendu rapporter un propos tenu par la servante de Jausion, le lendemain de l’assassinat. L’accusé aurait dit à sa femme, en rentrant dans sa chambre: Victoire, nous sommes perdus, le cadavre surnage. Jausion nie; le témoin insiste, et l’accusé s’assied, en essuyant ses yeux remplis de larmes.

Pendant que le président interrogeait l’accusé Bach sur des révélations qu’il avait faites, et dans lesquelles il désignait nominativement Bastide et Jausion, ce dernier rappelle au président qu’il lui a écrit pour le prier de faire ses efforts pour obtenir que Bach dît la vérité. «Si j’avais craint, ajoute-t-il, quelque chose de ses aveux, me serais-je déterminé à les provoquer? Je ne le sais que trop, mes malheurs, je ne les dois qu’à des ennemis qui en veulent à ma tête et à ma fortune.» Bastide, voulant calmer Jausion, qui s’est un peu emporté, lui dit: «Eh! mon dieu, laissons cela, tout s’éclaircira; patience!» Madame Manson, qui avait la tête appuyée sur ses mains, se relève, et regarde Bastide avec des yeux d’étonnement.

Un sieur Jean dépose que Bastide lui avait dit un jour que, sans Jausion, madame Manson ne déposerait plus contre lui, qu’elle ne serait plus en vie. Cette déposition fait reprendre à madame Manson le rôle important qu’elle avait joué aux assises de Rodez. Le président l’invite à dire ce qu’elle sait de l’assassinat de Fualdès.

Mme Manson. Dans la soirée du 19 mars, à huit heures un quart, je passais dans la rue des Hebdomadiers; j’entendis du bruit; j’entrai dans une maison que je trouvai ouverte; j’ai su depuis que c’était la maison Bancal. Je fus poussée par quelqu’un dans un cabinet; j’entendis du tumulte; la frayeur me causa un évanouissement. Quand je revins à moi, le bruit avait redoublé. Il me sembla qu’on traînait quelqu’un de force; j’entendis parler mais confusément et sans distinguer les voix.

(Ici, madame Manson tombe évanouie.) Quand elle a repris ses sens, sur l’invitation du président, elle continue ainsi:

J’entendis des gémissemens.... des cris étouffés..... Le sang coulait dans un baquet comme une fontaine... Je compris qu’on égorgeait quelqu’un; je craignis pour ma vie. Je tâchai d’ouvrir une fenêtre qui était dans le cabinet; je me donnai un coup qui occasiona une hémorragie abondante. Je m’évanouis encore. Un homme vint bientôt me chercher et me conduisit sur la place de Cité. Il me demanda d’où je venais; je lui répondis que je n’en savais rien. «Me connaissez-vous? ajouta-t-il.—Non,» lui répondis-je. Il me quitta un moment, et j’allai frapper chez Victoire, pour passer le reste de la nuit avec elle. N’ayant pu me faire entendre, je retournai sur mes pas, et le même homme me suivit; il me répéta sa dernière question, et j’y fis la même réponse, en ajoutant que je ne désirais pas le connaître.

Le président. Un témoin vient de déclarer qu’il a entendu dire à Bastide que, si Jausion avait voulu le croire, vous n’existeriez plus.