Le président. La loi et les magistrats veillent sur vous; Clarisse, parlez.
Mme Manson. Je ne sais plus rien.
A la séance suivante, M. Fualdès prie le président de demander au témoin Fabri si Jausion, après avoir interpellé Bach de dire la vérité, n’interpella pas aussi la veuve Bancal. Jausion se lève aussitôt, et s’adressant à M. Fualdès avec l’accent de la colère: «Monsieur, lui dit-il, je suis étonné de l’acharnement que vous mettez à me poursuivre après tout ce que j’ai fait pour votre père. Pour vous, je le sais, vous voulez ma fortune et ma vie.....» Cette apostrophe véhémente fournit à M. Fualdès un mouvement d’éloquence que la piété filiale pouvait seule inspirer. «Ce reproche de l’accusé Jausion, s’écrie-t-il avec l’accent de la douleur, est bien cruel pour moi. Eh! malheureux, ta fortune, je la méprise, je n’en veux point. Garde ton or, il est teint du sang de mon père. Il fallait lui laisser la vie et prendre tout ce que je possède, cruel! mais tu étais altéré du sang de ce malheureux. Un avocat a eu un tort affreux envers moi, c’est Romiguières; il m’a accusé devant la Cour de Rodez d’une basse cupidité, mais je ne viens point récriminer; Romiguières, je vous pardonne. Je n’avais d’autre but que celui de venger mon père: la cupidité n’est jamais entrée dans mon âme; et puisque je me trouve forcé de me justifier, je vous dirai que j’avais pour ami, depuis l’enfance, un jeune avocat du barreau de Paris; il mourut dans mes bras et me laissa, par un testament olographe, maître de toute sa fortune; mais il avait des sœurs que ses biens pouvaient rendre heureuses; j’annulai l’acte qui m’en constituait légataire universel. Cette action ne décèle pas la cupidité dont on m’accuse. Je vous ai dénoncé, Jausion, pour votre fortune! Eh! quelle fortune vous reste-t-il donc? N’est-il pas constant que vos parens, vos partisans ont tout ravi, tout mis à l’abri de mes poursuites?.... Je viens remplir ici le devoir sacré que la nature a gravé dans mon cœur. Jausion a tort de prétendre que je suis acharné à sa perte; je ne veux point de sang innocent, je ne cherche que la vérité; c’est son flambeau qui m’éclaire, lorsque, dans toutes les manœuvres séductrices qu’on fait jouer, j’aperçois que Jausion seul est l’objet de toutes les sollicitudes; Bastide est abandonné à l’échafaud qui l’attend..... (à ces mots, Bastide relève sa tête et regarde M. Fualdès avec une audacieuse fierté; Jausion paraît accablé; madame Manson est violemment agitée.) Mais la Providence veille, Jausion; nous obtiendrons toute justice».
Cette improvisation pathétique produit la plus vive émotion sur tout l’auditoire. Des larmes coulent de tous les yeux. M. Fualdès demande que Jausion, qui interroge tout le monde sur son innocence, veuille bien interpeller madame Manson. Jausion, troublé, hésite un instant, puis se tourne vers madame Manson, et lui dit avec un rire dont l’affectation est remarquable: «Madame, on me charge de vous interpeller.» Madame Manson détourne les yeux, laisse tomber sa tête sur ses mains, reste quelques instans sans parler, et dit enfin: Je n’ai rien à dire. Cette réponse excite quelques murmures dans l’assemblée. Madame Manson, pressée par le président, persiste à ne rien dire.
On poursuit l’audition des témoins. Marianne Marty, celle qui a reçu des confidences de la petite Bancal, rapporte que cet enfant lui avait dit que son père et sa mère avaient tué M. Fualdès: tandis qu’on saignait le monsieur, maman, disait la petite, tenait la chandelle et le baquet. C’est M. Jausion qui porta le premier coup. Va-t-en, lui dit Bastide, tu ne sais pas faire cela, et il acheva.—Avec ces propos, tu feras guillotiner ton père et ta mère, dit le témoin à l’enfant.—Tant pis, pourquoi le faisaient-ils?
La séance du 1er avril offrit encore un incident remarquable. Jausion prétendit que les affaires de M. Fualdès étaient fort dérangées, et qu’il était son créancier de quatre-vingt mille francs. «Je croyais, ajoute-t-il, que M. Fualdès ne devait qu’à moi, et sans cela je n’aurais pas fait mes efforts pour marier son fils, qui me poursuit maintenant, avec une de mes parentes, riche de plus de deux cent mille francs; qu’il réponde s’il l’ose.» M. Fualdès, aussi vivement interpellé, accabla de nouveau Jausion, sous le poids de son infamie. «L’accusé, dit-il, veut parler de mon mariage, je n’en dirai rien; car s’il est, lui, dans cette situation de ne plus pouvoir se compromettre, je ne veux pas donner encore plus à rougir aux miens. Jausion a tort de prétendre que je m’acharne contre lui; je ne lui en veux pas plus que je n’en veux à tout autre; je n’en veux qu’aux assassins de mon père. Oui, Jausion, prouvez-moi votre innocence, et mes bras s’ouvriront pour vous recevoir».
Le témoin Théron qui n’avait point paru aux assises de Rodez, fait une déposition de la plus grande importance. «Le 19 mars, dit-il, c’était le jour de Saint-Joseph, je revenais de l’Aveyron où j’avais été tendre des crochets pour pêcher. Lorsque je fus au chemin du pré de Gombert, je montai sur le tertre de ce pré, parce que le chemin était plus aisé. J’avais été à la rivière tendre une corde garnie de crochets, avec lesquels on prend des poissons: ce genre de pêche ne se pratique que la nuit. Lorsque je fus arrivé jusqu’à la cime du pré, j’entendis plusieurs personnes qui descendaient par le même chemin. Je crus que c’étaient des gens de la Laguiroule, et je m’arrêtai. Ces gens qui s’approchaient, m’ayant présenté un objet effrayant, je me cachai derrière un buisson, et je vis passer un cortége, précédé par Bastide, que j’ai parfaitement reconnu, qui portait un fusil dont il avait tourné le canon vers la terre. Il était suivi par quatre hommes qui portaient, sur deux barres, un cadavre enveloppé dans une couverture. Parmi ces quatre hommes, je reconnus un soldat du train, nommé Colard, et Bancal, qui étaient l’un et l’autre sur le devant; par derrière, je reconnus Bach, qui portait une des barres; mais je ne reconnus pas celui qui occupait la quatrième place. A côté de Bach et de l’inconnu, qui portaient ce cadavre, je vis par derrière un autre individu que je ne pus point reconnaître; et, enfin, à la distance tout au plus d’un pas de ces trois derniers individus, je reconnus positivement Jausion, qui portait, comme Bastide, un fusil, dont le canon était tourné vers la terre. Je le reconnus, parce que je l’avais vu fort souvent, quoique dans le moment que je vous parle, il eût sous son chapeau rond une espèce de mouchoir blanchâtre qui lui tombait sur les yeux. De la place où je m’étais tapis, je suivis des yeux ce cortège qui parcourut les sinuosités du parc. Lorsqu’il fut arrivé au milieu, les individus qui le composaient s’arrêtèrent pour respirer; alors je pris mes souliers à la main, et je pris subitement la fuite.»
Pendant ce récit, on pouvait remarquer sur la figure du jeune pêcheur, encore quelques traces de la frayeur dont il avait été saisi, en voyant passer, au milieu de la nuit, cette mystérieuse troupe. Bastide entendit la déposition de Théron comme il entendait tout, avec un grand sang-froid, une indifférence tout-à-fait impassible. Jausion était dans un état bien différent; le trouble de son âme se peignait sur sa physionomie. Théron affirme qu’il avait bien reconnu les accusés qu’il venait de nommer. L’accusé Bach qui avait été reconnu par le témoin, dit que le cortège était en effet composé comme il l’a raconté. Après quelques débats relatifs à cette déposition, madame Manson est interpellée de nouveau à l’occasion d’une assertion de M. Blanc, autre témoin. Il rapporte qu’un jour cette dame lui a dit ces paroles remarquables: «Je ne voulais pas être témoin; je suis un témoin trop important; ma déposition les tuerait.» Madame Manson nie ce propos. La femme Bancal la priant de dire la vérité, madame Manson jette sur elle un regard plein de dédain et de mépris, et garde le silence. Un des avocats des accusés, la conjure de parler; elle se tait encore; on insiste; même silence. Enfin, Bastide qui, depuis quelques instans semblait moins calme, se retourne vivement, et s’adressant à madame Manson: «Oui, dites la vérité! Parlez!—Malheureux! répond l’accusée.—Allons, plus de monosyllabes, parlez!.....—Malheureux! tu ne me connais pas, et tu as voulu m’égorger!» A ces mots, prononcés avec emportement, la salle retentit d’applaudissemens. Madame Manson tombe évanouie, et, par intervalles, reprenant ses sens, éprouve une agitation convulsive. Lorsque le trouble a cessé et que l’accusée a repris ses sens, M. Fualdès la supplie de dire toute la vérité; mais elle tombe de nouveau évanouie.
Le nuage se dissipait par degrés. Le mot de l’énigme errait sur les lèvres de madame Manson; chaque parole qui s’échappait de sa bouche tendait à faire faire un pas vers le dénouement du drame. Mais toute la vérité ne suivra pas immédiatement le premier aveu qu’elle a fait; elle doit encore tergiverser plus d’une fois, faire naître des incidens, et retarder, par de nouvelles péripéties, le triomphe de la vérité.
Le lendemain de la séance dont nous venons de parler, le président demandant à madame Manson si l’homme qui lui a sauvé la vie ne serait pas parmi les accusés. C’est possible, Monsieur, répond-elle aussitôt: puis quelques instans après, pressée de nouveau, elle déclare n’avoir rien à dire, ne pouvoir ni sauver ni condamner Jausion. Bastide l’interrompt, et après quelques sarcasmes, s’écrie que sa conscience ne lui reproche rien.—Votre conscience ne vous reproche rien! réplique avec force madame Manson: Que M. Bastide prouve son innocence, et je monterai sur l’échafaud à sa place.—Prouver mon innocence! reprend Bastide, ce n’est pas difficile, madame Manson croit nous intimider; elle se trompe; elle en a fait d’autres à Rodez; cela ne nous touche plus.