Passons maintenant à une déposition qui doit apprendre plusieurs détails demeurés inconnus jusqu’ici. M. France de Lorné s’exprime en ces termes: «Le dimanche après la condamnation de Rodez, avec M. de Sufren, Henri et Auguste de Bonald, Frayssinet de Valady et Adolphe Dubosc, nous eûmes la curiosité d’aller voir la petite Madelaine Bancal dans l’hospice où elle était déposée. Voici les détails que j’ai recueillis de sa bouche.

«Le 19 mars au soir, sa mère la fit coucher, au second étage de la maison, dans une chambre où elle ne couchait ordinairement pas.

«Avant de s’aller coucher, et dans la soirée, il s’était réuni des messieurs et d’autres personnes qui avaient soupé avec une poule et des poulets, et avaient trinqué ensemble. Lorsqu’elle fut dans la chambre où on l’avait conduite, elle entendit un grand bruit dans la rue, qui lui fit peur, elle descendit en chemise et sans souliers, elle se glissa dans le lit qui se trouve près de la porte de la cuisine. Ce fut au moyen d’un petit trou qui était au rideau, qu’elle vit entrer une bande d’individus entraînant un monsieur. Elle reconnut dans cette bande Bastide qu’elle connaissait déjà, et fit connaissance avec Jausion, qui fut interpellé par son nom par une dame qui, conjointement avec une autre, était occupée à fermer la porte; l’une de ces dames était plus grande et plus forte que madame Manson, et portait un chapeau blanc avec des plumes vertes. Après que la porte fût fermée, elle se trouva mal; on la fit revenir avec de l’eau-de-vie, et on les fit sortir l’une et l’autre par une fenêtre qui donne sur la rue. Ce fut alors qu’on fit asseoir ce monsieur près de la table, qu’on lui présenta des lettres de change à signer, en lui disant: Il faut faire des lettres de change, et mourir..... Ce furent Bastide et Jausion qui lui présentèrent ces lettres de change. Cela fait, on l’étendit sur une table, et avec un grand couteau à gaîne (semblable à ceux avec lesquels on égorge les cochons, et que Bastide avait apporté sous son habit), on l’égorgea. Ce fut Jausion qui porta le premier coup, mais il éprouva un mouvement d’horreur qui le fit retirer. Bastide continua, et enfin on lui fit porter plusieurs coups par Missonnier.

«Colard et Bancal tenaient les pieds, Anne Benoît le baquet, et la femme Bancal remuait le sang avec sa main à mesure qu’il tombait. (Mouvement d’horreur dans l’auditoire.) Un monsieur boiteux, avec des favoris noirs, tenait la lumière. Au moment où il venait d’être égorgé, Bastide entendit du bruit dans un petit cabinet qui est au bout de la cuisine. Il demanda s’il y avait quelqu’un dans la maison; la femme Bancal répondit qu’il y avait une femme dans le cabinet: Bastide dit qu’il fallait la tuer. Madame Manson sortit alors, et se jeta aux genoux de Bastide; elle était venue le même jour, à neuf heures du matin, parler à la femme Bancal; le soir elle était revenue dans cette maison avant que les enfans fussent couchés, ayant un grand voile noir qui lui tombait jusqu’aux genoux. On se borna à lui faire placer la main sur le ventre du cadavre. Bastide voulut aussi s’assurer s’il y avait quelqu’un dans le lit; la petite Madelaine fit semblant de dormir. Bastide lui passa deux fois la main sur la figure, et dit à la femme Bancal qu’il fallait se défaire de cette enfant; celle-ci y consentit moyennant une somme de quatre cents francs. Le projet avait été formé de porter le cadavre dans son lit, en plaçant un rasoir au cou. Jausion, Bastide et d’autres sortirent pour aviser à l’exécution de ce projet. Ils rentrèrent ensuite en disant qu’il était impossible, parce qu’il y avait quelqu’un à la fenêtre. On se détermina alors à porter ce cadavre à la rivière; alors la femme Bancal lava la table et tout ce qui pouvait être couvert de sang. Bancal ne rentra pas de toute la nuit.

«La femme Bancal envoya le lendemain matin cette enfant à son père, dans les champs, lui porter la soupe: elle lui avait recommandé de dire à son père de faire ce qu’il savait. Elle trouva celui-ci occupé à faire un trou; elle crut qu’il lui était destiné; elle s’acquitta de sa commission, son père l’embrassa en pleurant, et lui dit: Non; sois toujours bonne fille, et va-t-’en.

«Bastide était revenu le lendemain de grand matin chez la femme Bancal, revêtu d’une lévite verte.

«Le trou creusé par Bancal fut employé à enterrer un des deux cochons à qui l’on avait fait boire le sang, et qui en était mort.»

Dans une audience postérieure, M. Amans Rodat, parent de madame Manson, reproduit les faits qu’il a déposés devant la Cour d’assises de Rodez. Il ajoute que, pendant les débats qui eurent lieu devant ce tribunal, sa cousine vint lui faire une visite, et qu’elle lui rendit compte d’un entretien qu’elle avait eu avec la petite Madelaine Bancal. L’enfant lui avait rapporté tout ce qui s’était passé chez sa mère. On avait étendu Fualdès sur une table; en se débattant, il avait écarté le mouchoir qui devait servir à étouffer ses cris, et il avait demandé à faire un acte de contrition.—Tu vas aller prier avec le diable, lui avait répondu Bastide.

Le président interroge madame Manson à ce sujet. Après quelqu’hésitation: Eh bien! oui, s’écria-t-elle, j’ai entendu refuser quelques minutes à M. Fualdès pour faire sa prière. Et c’était Bastide....

Le président: Madame Manson affirmez-vous avoir reconnu Bastide dans la maison Bancal?