Mme Manson: Oui, M. le président, il est un des assassins de M. Fualdès; oui, il a voulu m’égorger; je le dis pour la cinquième fois.

Le président: Vous l’affirmez sûrement?

Mme Manson: Oui, monsieur.

Bastide récuse une affirmation faite par une femme, qui, dit-il, a abjuré tout sentiment d’honneur et de pudeur. Après des démêlés assez prolongés, un conseiller de la Cour adresse encore quelques questions à madame Manson.—Je vous demande, lui dit ce magistrat, de nous apprendre ce qui s’est passé dans la cuisine de Bancal, depuis votre sortie du cabinet jusqu’au moment où vous sortîtes dans la rue?—Je prêtai un serment.—Qui l’a demandé?—Bastide.—Où prêtâtes-vous ce serment.—Au pied d’un cadavre.—Quelles sont les personnes qui étaient autour de ce cadavre?—Il y avait d’autres personnes que Bastide.—Quelles étaient ces personnes?—Je ne puis les nommer, je suis accusée.—Madame, je vous prie, et s’il en est besoin, je vous somme de les nommer.—Je ne veux pas en nommer d’autres.

Accablés sous le poids des charges qui chaque jour s’amoncelaient sur eux, Bastide et Jausion, à la suite de l’audience dont il vient d’être question, et à peine rentrés dans leur cachot, en étaient venus aux mains. Jausion n’avait échappé à la rage de son complice qu’avec le secours de la force armée, accourue à ses cris de détresse. Les misérables!... à quoi pouvaient aboutir leur différends? La vérité ne perçait-elle pas de toute parts? et bientôt une nouvelle révélation de leurs complices allait fournir quelques preuves de plus de leur insigne scélératesse.

La femme Bancal, cédant sans doute aux reproches de sa conscience et aux sollicitations de son avocat, abandonna le système auquel elle s’était cramponné jusqu’alors, et fit les aveux suivans dans la séance du 7 avril.

«Messieurs, je dois vous dire que, si jusqu’ici j’ai menti au tribunal, c’est que j’avais peur; mais à présent, je vois bien qu’il ne peut rien m’arriver de pis que ce qui avait été prononcé contre moi à Rodez; et je me confie dans votre bonté, pour que vous me traitiez favorablement. Le 19 mars, à huit heures et demie du soir, six personnes entrèrent chez moi, tirant par les bras et par le collet un monsieur qui avait un mouchoir autour de la figure (c’était M. Fualdès.) Il y avait quatre messieurs. Je reconnus parfaitement Bastide; un des autres était, je crois, Espagnol. Mon mari ne voulut pas me dire quels étaient ceux que je ne reconnus pas; cependant il m’assura qu’un d’eux était un des neveux de Bastide.

«Bach et Colard étaient du nombre des six personnes qui entrèrent à la fois. Ce dernier ne resta dans la cuisine qu’un quart-d’heure environ; il sortit, en disant: Où m’a-t-on conduit? Il rentra quelques instans après, car je le revis dans la maison. J’entendis que M. Fualdès prononçait quelques mots, entre autres ceux-ci: Que vous ai-je fait? C’est Bastide, je crois, qui répondit; mais je n’entendis pas sa réponse; et un des six dit à M. Fualdès: Priez Dieu. Nous voulûmes sortir, Bastide s’y opposa; il nous menaça de nous tuer, si moi ou mon mari faisions un pas pour sortir. Je tombai sur une chaise, la tête appuyée sur les mains. Mon mari, qui s’aperçut que je me trouvais indisposée, me fit sortir sur l’escalier, et j’y perdis toute connaissance. Quand je sortis de la cuisine, Missonnier n’y était pas encore: il est probable qu’on l’a amené comme un imbécille qui ne savait pas où il allait. Bousquier arriva long-temps après, et j’affirme que je ne vis pas du tout Anne Benoît.»

Le désordre qui régnait dans la déposition de la femme Bancal sembla produire un grand effet sur l’esprit des jurés, qui crurent y reconnaître un caractère de vérité.

«Lorsque je fus sur l’escalier, continue la femme Bancal, on ferma toutes les portes, ce qui fait que je ne puis dire ce qui se passa; mais il me sembla qu’il y avait du monde en dehors. Le soir, dans la cour, je demandai à Madelaine ce qu’avaient fait ces messieurs qui étaient entrés chez nous. «Ah! maman, me dit cette petite, le monsieur qu’ils ont tué était bien méchant; on l’a tué comme un cochon.» Mon mari, que je questionnai aussi sur cette malheureuse affaire, me dit qu’on avait reçu le sang dans un pot; il fut porté sur un tas de fumier qui était au coin des Frères.»