Le 10 août, comme il se promenait dans les bois, se trouvant vers les quatre heures de l'après-midi, sur les hauteurs qui dominent le vallon d'Esteville, il aperçut dans une vigne, près de la lisière du bois, une jeune fille (c'était Aimée-Constance Debully), et conçut l'infernal projet de l'enlever. L'endroit était solitaire; quelques bergers, quelques cultivateurs étaient épars dans la plaine; mais une grande distance les séparait de lui: les cris de sa victime ne pouvaient être entendus. Aussitôt il descend rapidement la côte, et à travers le bois, fond comme une bête féroce sur sa timide proie. La jeune Debully, qui était assise près de sa vigne, ne le vit pas s'approcher; elle n'eut même pas le temps de se retourner, que déjà Léger avait passé son mouchoir autour d'elle, l'avait chargée sur son dos, et emportée à pas précipités au milieu de l'épaisseur du bois.
Fatigué de sa course, et voyant que la jeune fille était sans mouvement, il la jeta sur l'herbe. L'horrible projet que ce cannibale avait conçu, le forfait qu'il avait médité, furent exécutés; la jeune fille était sans vie; le tigre eut soif de son sang.....
Ici nous écartons des faits épouvantables qui, par respect pour la morale publique, ne furent mentionnés qu'à huis-clos, lors de la procédure. «Ici notre silence s'arrête, dit un historien de ce crime monstrueux; l'imagination s'épouvante devant une série de forfaits que, pour la première fois, la barbarie, et la férocité ont enfantés. Le soleil n'avait pas encore éclairé un pareil forfait: c'est le festin d'Atrée!»
La rage de Léger étant assouvie, le monstre sentit la nécessité d'effacer jusqu'aux moindres traces de son crime. Il saisit ce corps inanimé, l'enveloppa dans les vêtemens qui le couvraient, le lia avec une forte branche de chêne qu'il coupa sur le lieu même, l'emporta dans sa grotte et l'y ensevelit.
Léger, après avoir fait lui-même le récit très-détaillé des faits qu'on vient de lire, fournit, à l'appui de ses aveux, des preuves matérielles de leur véracité. Conduit sur les lieux, il montra l'endroit où il s'était arrêté pour commettre son crime. Il indiqua le pied du chêne sur lequel il avait coupé la branche pour lier le cadavre, et cette branche, rapprochée de sa tige, s'y rapportait parfaitement; enfin, il désigna le rocher sous lequel il avait caché le col et les manches de sa chemise: en effet, on les y trouva.
Depuis le jour où il avait tout avoué, Léger conserva un sang-froid épouvantable. Quand on lui rappelait toutes les circonstances de son crime, un oui, prononcé avec indifférence, était la seule réponse à toutes les questions qu'on lui adressait.
Léger comparut devant la Cour d'assises de Seine-et-Oise, le 23 novembre. Bien que l'on sût d'avance que la nature de sa cause ne permettait pas que l'audience fût publique, un concours de spectateurs avait envahi toutes les avenues du tribunal. On était curieux de voir la physionomie de cet anthropophage. Mais la figure de Léger trompa l'attente de tout le monde. Ses traits présentaient l'apparence du calme et de la douceur; seulement ses regards étaient hébétés. Ses yeux fixes, sa contenance immobile, son air silencieux et méditatif, son teint blême et décoloré, glaçaient presque d'effroi les spectateurs. Son costume était celui de sa profession de vigneron, une veste et un pantalon bleu.
Interpellé par le président sur ses nom et prénoms, il répondit avec la même tranquillité que s'il se fût agi de l'affaire la plus ordinaire: «Je me nomme Antoine Léger: je suis journalier, âgé d'environ vingt-neuf ans, né et demeurant dans la commune de Saint-Martin-Betencourt (Seine-et-Oise).»
Nous allons donner quelques parties de son interrogatoire public, qui présentent aussi des détails révoltans:
D. A quelle heure êtes-vous sorti, le 10 août, de votre caverne?