BANCELIN,
MEURTRIER DE SON ÉPOUSE.

Ici le crime ne fut point la conséquence du libertinage. La victime et le bourreau sont presque également dignes d'intérêt. Bancelin aimait sa femme; mais sa brutalité, ses emportemens, sa fureur presque habituelle, avaient à la fin forcé cette malheureuse épouse de fuir le domicile conjugal, et ce fut le désespoir que causa à Bancelin cet abandon, qui le rendit criminel.

Jean-Baptiste-Auguste Bancelin, âgé de trente-neuf ans, propriétaire et marchand de bois à Saint-Menehould, appartenait à une famille très-connue par l'étendue de son commerce. Il avait épousé Marie-Élisabeth Salmon, issue d'une famille très-recommandable.

Des spéculations extravagantes et malheureuses avaient aigri le caractère de Bancelin. Sa femme, par ses manières douces et affectueuses, tâchait de calmer les fureurs qui l'agitaient; elle supportait avec patience et résignation les injures qu'il lui prodiguait, ne laissait échapper aucune plainte au sujet des mauvais traitemens qu'elle en éprouvait, et dérobait avec soin à la connaissance du public les scènes déplorables qui se passaient dans l'intérieur de la maison: en un mot, suivant l'expression d'un témoin, madame Bancelin était un ange de vertu.

Dans le mois de juillet 1826, Bancelin conçut le projet d'ouvrir une auberge. Sa femme lui fit, avec tous les ménagemens possibles, des remontrances sages sur les difficultés que présentait cet établissement. Bancelin, au lieu de les écouter et de les peser, devint furieux; il s'arma d'une bouteille et la lança à la tête de sa femme: celle-ci fut blessée, mais elle dissimula courageusement sa souffrance. Bancelin la prit aux cheveux, l'entraîna dans un cabinet voisin, la renversa sur le carreau et la foula aux pieds. Elle lui déclara alors qu'elle le quitterait, qu'elle ne pouvait vivre plus long-temps avec lui. Cette menace ne fut qu'un stimulant pour la fureur de Bancelin; il redoubla ses mauvais traitemens. Au milieu de cette scène de violence, la malheureuse femme s'écriait: Laisse-moi la vie, je t'en conjure; si ce n'est pas pour moi, que ce soit pour mes enfans! Une voisine qui l'entendit, vola à son secours; elle arriva au moment où Bancelin, armé d'un canon de fusil servant de soufflet, allait en frapper sa femme. Cette infortunée, accablée de douleur et de chagrin, ne pouvant plus rester avec son mari, prit la fuite pendant la nuit. Elle conserva encore assez de courage pour emporter avec elle un de ses jeunes enfans, et, chargée de ce précieux fardeau, elle se rendit des Islettes à Sainte-Menehould, et se réfugia chez une de ses sœurs, établie en cette ville.

Bancelin, ne pouvant supporter l'idée de vivre séparé de sa femme, tourmenté peut-être aussi par les remords de sa conscience, tenta tous les moyens de réconciliation, mais inutilement. Un mois s'était écoulé sans qu'il eût pu obtenir que sa femme revînt chez lui. Enfin, le 1er septembre, ayant formé un projet sinistre, il se rendit à Verdun pour y acheter de l'arsenic, mais il ne put s'en procurer. Il entra dans la boutique d'un armurier, qui lui vendit un pistolet. Il s'informa si, avec cette arme, on pouvait tuer un chien à quatre pas; et, sur la réponse affirmative, il s'en alla. Mais bientôt il revint acheter un second pistolet, et retourna à son domicile, où il fit lui-même l'essai de ses nouvelles armes.

Le lendemain, jour du fatal événement, déterminé à partir pour Sainte-Menehould, il brûla ses papiers, enveloppa son violon d'un crêpe, et recouvrit une table ronde avec une robe noire de sa femme. A trois heures environ, il se rendit à Sainte-Menehould. Il avait emporté deux bouteilles de vin blanc; il en prit une pour sceller sans doute le raccommodement, et courut au logis de sa belle-sœur, où sa femme s'était retirée. Il demanda à la voir. On avertit madame Bancelin de la visite de son mari: elle se présenta. La conversation s'engagea sans humeur de part ni d'autre, seulement la femme refusa de venir aux Islettes, et Bancelin sortit. Un instant après, il reparaît, pénètre dans l'arrière-boutique, où sa femme s'était mise à tricoter à côté de sa sœur, qui elle-même travaillait à une robe et causait avec un marchand étranger, assis près de sa fenêtre. Bancelin réitère ses sollicitations, en se promenant à grands pas dans la chambre. Veux-tu enfin revenir avec moi? dit-il à sa femme.—Ce ne sera pas encore aujourd'hui, répondit-elle. Au même moment, une détonation se fait entendre... La malheureuse femme tombe, en s'écriant: Je suis tuée!

Bancelin prit aussitôt la fuite et courut se précipiter dans la rivière. Comme l'eau n'était pas profonde, on parvint aisément à l'en retirer, et on le conduisit dans une salle de l'Hôtel-de-Ville, où bientôt après il fut interrogé par le juge d'instruction.

Le pistolet dont il s'était servi pour son crime, était chargé de deux chevrotines, qui avaient pénétré dans la partie postérieure et inférieure du cou. Les blessures, qui n'étaient pas mortelles de leur nature, le devinrent par la suite, d'après le rapport des médecins appelés pour en constater l'état, et la malheureuse femme Bancelin succomba, après six semaines de souffrance et d'agonie.

Lors de son interrogatoire, Bancelin était calme et de sang-froid. Il déclara que des deux pistolets qu'il avait achetés, l'un chargé de deux chevrotines, était destiné à sa femme, l'autre, chargé de trois, devait servir pour lui-même; et qu'afin de ne pas se tromper, il avait mis le premier dans la poche de son habit, et le second dans le gousset de son pantalon; que son intention pourtant, en entrant dans la chambre où il avait vu sa femme, n'était pas de la tuer, mais que cela devait dépendre de la bonne ou mauvaise réception qu'elle lui ferait; que, désespéré de la fatale obstination qu'elle mettait à ne pas vouloir rentrer avec lui, il avait tiré sur elle; que voulant aussitôt terminer ses propres jours, il avait dirigé contre lui son second pistolet, que le coup avait raté, et que le seul parti qui lui restait à prendre étant de se jeter à l'eau, il l'avait fait.