On rapprocha de toutes ces remarques celles que l'on avait faites sur la conduite de la femme Daigremont à l'égard de son enfant. Le jour même qu'elle lui avait donné le jour, elle avait dit plusieurs fois à la sage-femme qui le rapportait du baptême: «Pourquoi ramener ce moas gars-là (ce mauvais garçon-là)? il fallait le jeter dans le ruisseau des Hallandières; je m'en serais bien passé!» Depuis lors elle refusait ses soins à cette innocente créature, disant qu'elle avait à filer.

La réunion de tous ces faits donnait lieu à des présomptions d'une nature grave; mais il n'y eut plus le moindre doute, quand on apprit que la femme Daigremont avait à sa disposition une grande quantité d'arsénic, et qu'elle avait même engagé son mari à en faire l'emplète pour détruire les rats qui, disait-elle, infestaient la maison: or, il demeura constant, par suite de la déclaration de la domestique, qu'il n'y avait point de rats chez eux. On découvrit qu'elle avait cherché à se procurer d'autres poisons; son beau-frère avait refusé constamment d'aller demander l'autorisation d'en acheter, et lors de l'arrestation de l'accusée, on saisit un permis qu'elle avait arraché au maire de sa commune, au nom de son mari.

Louise Bruchet, arrêtée dix-neuf jours après son crime, perdit un peu de sa tranquillité. Néanmoins, pendant l'autopsie du cadavre de son mari, elle but un verre d'eau-de-vie, sur la même table, où étaient ces restes putréfiés. Les signes qu'elle faisait à sa domestique pendant l'interrogatoire, les prières instantes qu'elle lui avait adressées pour qu'elle gardât le plus profond silence, ses indiscrètes questions au gendarme qui l'escortait, tout décelait que cet être endurci dans le crime, était incapable de connaître le remords, et n'avait qu'une seule crainte, celle du châtiment. Enfin elle mit le comble à sa scélératesse, en accusant sa domestique d'avoir commis le crime, et d'avoir ensuite tenté de l'empoisonner elle-même.

La veuve Daigremont parut le 10 octobre 1828 devant la Cour d'assises de la Mayenne. Son maintien annonçait une froide impassibilité, qui ne se démentit pas un seul instant; elle répondit négativement sur tous les faits de l'accusation. Mais la manière embarrassée avec laquelle elle répondit à plusieurs questions, sa voix affaiblie, ses paroles inachevées, trahissaient son audacieuse effronterie. Voici quelques fragmens de cet interrogatoire.

D. Persistez-vous à dire que c'est votre domestique qui a empoisonné votre mari?

R. (A demi-voix.) Je n'en sais rien.

D. Vous disiez n'avoir pas d'argent; quel est donc celui qui a été trouvé dans un endroit secret de votre armoire?

R. Je ne suis pas cause si le juge de paix l'y a mis pour me perdre.

D. N'avez-vous pas donné un soufflet à votre mari qui s'approchait de vous?