—Oui! la mienne, par exemple,—reprit-elle avec une tristesse animée;—oui! la nôtre, car vous aussi vous en êtes venu où j’en étais; en m’aimant vous avez gagné mon mal, et vous n’en guérirez pas plus que moi.

«Mais Lélia! mais eux, ces artistes, ces grandes imaginations, ces hautes pensées,—continua-t-elle en jetant le livre qui l’avait émue et qu’elle n’aimait que comme un fragment de miroir,—ils ont beau souffrir, sont-ils donc si à plaindre? Si l’amour leur manque, comme à nous, n’ont-ils pas tout le reste? S’ennuient-ils comme nous? N’ont-ils pas des facultés supérieures qui leur créent des intérêts très vifs, et les défendent de l’ennui et de la fatigue d’exister? Quand ils n’auraient que la faculté de parler magnifiquement ce qu’ils souffrent, cela ne les soulagerait-il pas un peu? La femme qui a fait Lélia, fût-elle Lélia elle-même, n’a-t-elle pas eu un dédommagement en se racontant avec une telle éloquence? N’y a-t-il pas aussi dans son livre des pages qui attestent qu’elle sent profondément les beautés de la nature? N’est-ce pas quelque chose, cela? n’est-ce pas de l’amour après tout? Et qu’importe ce qu’on aime, si on aime! O mon Dieu! mon Dieu! toute la question c’est d’aimer! Ne disait-on pas dernièrement que cette femme qui a fait ce livre avait le projet d’entrer dans un cloître? Il y a donc en elle ou des idées qui l’exaltent encore, ou des lassitudes qui entrevoient la possibilité d’un repos? Mais moi, mais nous, mon ami, qu’avons-nous? Qu’est-ce qui nous console? Qui occupe notre vie? Qu’aimons-nous? L’idée de Dieu nous laisse froids; la nature nous laisse froids; nous n’avons que l’esprit du monde, du monde qui n’a pas un intérêt vrai à nous offrir, et à qui nous n’avons rien à préférer. Esprits bornés, natures finies, c’était pour nous que l’amour devait être la grande préoccupation, la grande affaire, le grand enthousiasme de la vie, et l’amour, dans nos âmes glacées, n’a été qu’une fantaisie sans émotion ou sans noblesse,—et quand il s’est agi de nous, Raimbaud, un avortement en amitié.

«Ah! maudit cœur! maudits organes!—ajouta-t-elle avec un mouvement de rage; et, se jetant au cou de Raimbaud, pour la première fois, naïve et hardie comme une femme aimée et heureuse, elle chercha sur les lèvres de l’homme qui ne l’aimait plus la flamme à tout jamais absente pour elle et pour lui.

—Impossible!—fit-elle accablée, en laissant retomber ses bras.

Raimbaud, qui savait l’empire des choses extérieures sur les nerfs de cette femme mobile qu’il fallait empêcher de se replier sur elle-même de peur qu’elle n’y trouvât le vide et l’ennui, lui conseilla, après quelques moments de silence, d’aller s’habiller pour sortir. Il était fort peu moraliste, mais, quand il s’agit de faire diversion aux peines de la vie pour les femmes, leur conseiller de faire leur toilette est encore ce qu’il y a de plus profond.

Elle résista; elle voulut rester dans ses cruelles pensées. Mais, comme M. de Maulévrier sembla l’exiger, elle quitta le jardin et monta chez elle. Elle était partie à regret, pâle, sombre, crispée, insoucieuse de son cou qu’elle livrait au soleil et de sa robe mal agrafée. Elle revint souriante, épanouie, gracieuse, mise avec le goût que Maulévrier lui savait, et portant la vie, à ce qu’il semblait, avec une légèreté aussi fière que les plumes blanches qui se cambraient sur son chapeau de paille d’Italie. C’était réellement une autre femme! Elle se rassit près de lui pour lui faire boutonner ses gants chamois. Le fat orgueilleux, devenu sigisbée sans les profits ordinaires de ce genre d’emploi, les boutonna avec la docilité d’une soubrette, et, pour récompense, elle lui accorda le beau privilège de poser un baiser, comme on en donne aux petites filles, sur la raie des cheveux partagés.

Cela fait, ils montèrent en voiture pour aller, je crois, acheter des rubans.

FIN DE L’AMOUR IMPOSSIBLE

LA BAGUE D’ANNIBAL