Plus leur espoir d’aimer une fois encore tarissait dans leurs âmes impuissantes, plus ils se sentaient étroitement liés par ce qui ne pouvait être un lien entre eux et personne! plus ils sentaient qu’ils n’avaient rien à se préférer!

Quand lui sortait des bras d’une femme, ne venait-il pas, avec une ardeur avide, essuyer ses lèvres à ces mains de marbre que l’amitié lui tendait, et livrer à la plus spirituelle moquerie tous ses bonheurs incomplets à flétrir!

Quand elle, plus coquette que les plus coquettes de Marivaux, avait prêté sa charmante oreille aux adorations qu’elle faisait naître, ne venait-elle pas, la bouche dégoûtée et les yeux mornes, poser sa tête lasse sur cette poitrine qu’elle n’animait plus! Alors,—on ne sait,—qui pourrait assurer de telles choses?—regrettaient-ils tous deux de n’être pas amants au lieu d’être de si étonnants amis; et si le regret existait au fond de leurs âmes, excepté des douleurs bien désespérées, que peut-on tirer d’un regret?...

C’est ainsi qu’ils achevaient leur jeunesse. C’est ainsi qu’ils s’avançaient ensemble vers le but suprême, la vieillesse et la mort, qu’ils connaissaient déjà par le cœur, mais qu’il leur restait à apprendre par le déclin naturel de la vie, les infirmités de la pensée et des organes, et la perte de la beauté. Ils s’avançaient étroitement unis, consternés et purs, mais de la dérisoire pureté de l’impuissance; et, dans le néant de leurs âmes, ils n’avaient pas, pour se consoler ou s’affermir, la vanité de ce qu’ils souffraient. Leur bon sens faisait fi de la poésie de la douleur, comme leur bon goût en faisait mystère. C’étaient toujours une femme élégante et un dandy, à l’intimité desquels le monde insultait dans de jolies plaisanteries; c’étaient toujours de part et d’autre la même convenance, les mêmes manières irréprochables, cette même légèreté dans la parole, grâce charmante qui n’appuyait jamais sur rien. On ne pouvait guères soupçonner ce qu’il y avait de grave, de profond, dans ces deux êtres si exclusivement occupés, à ce qu’il semblait, de choses extérieures, et dont l’esprit, à certains soirs, partait tout à coup en mille étincelles et en railleries joyeuses. Mélange bizarre dont se composait pour eux la vie, influence du monde et des habitudes sur ce que les sentiments ont de plus involontaire, et dont l’histoire d’une de leurs matinées, prise au hasard entre toutes les autres, donnerait une idée plus exacte que l’analyse la plus fidèle.

. . . . . . . . . . . Un matin, le marquis de Maulévrier alla chez la marquise de Gesvres; mais il ne la trouva pas à sa place ordinaire, dans le boudoir jonquille; elle était sortie. Séduite par le temps qu’il faisait (on était au commencement du printemps), elle était allée s’asseoir sur un banc placé à l’extrémité d’une des allées du jardin de l’hôtel de Gesvres. Elle tenait un livre, et, dominée sans doute par les idées que lui inspirait sa lecture, elle ne sentait pas le fleuve de soleil qui tombait en nappe de lumière et de chaleur sur sa tête nue, sur ses mains divines dégantées, et sur des épaules que le soleil même était impuissant à bronzer.

—Que lisez-vous donc là?—fit Maulévrier en s’approchant, frappé de la préoccupation de sa physionomie.

—C’est Lélia,—répondit-elle,—un livre qu’ils disent faux et qui n’est que la moitié de la vérité de ma vie. Que serait-il donc si l’autre moitié s’y trouvait!

Elle parlait avec une agitation presque fébrile, les yeux durs, le front contracté, violemment belle.

—Vous avez raison,—fit Maulévrier, qui ne raillait plus quand il la voyait dans cet état, car il avait appris à connaître, à ses dépens, la douloureuse pauvreté d’âme et de sens de cette femme révoltée de n’en pas avoir davantage,—Lélia n’est qu’une moitié de misère; il en est dans le monde de bien plus grandes et qu’on ne voit pas.