... Pourquoi ne vous dirais-je point cette histoire, madame? Vous êtes trop spirituelle sans doute pour n’avoir pas des moments d’ennui comme une sotte;—car les gens d’esprit de cette intéressante époque ont volé aux sots la faculté de s’ennuyer, qu’ils possédaient seuls autrefois.—Eh bien! si cette histoire vous trouve dans un de ces moments terribles, tant mieux pour elle, en vérité. Ne valût-elle rien, elle vaudra quelque chose si elle interrompt vos ennuis. Pour moi, je l’ai écrite, madame, dans la situation où je voudrais que vous fussiez pour la lire, et que Byron se rappelait sans nul doute quand il disait, dans ses Mémoires, qu’écrire la Fiancée d’Abydos l’avait empêché de mourir.


II

C’est aussi l’histoire d’une fiancée,—mais mon poème est moins idéal que le sien,—l’histoire d’une fiancée, une pure fiancée, qui devint...—Mais pourquoi le dire? Lisez toujours, et vous le saurez. J’ai passé toute ma journée au coin de mon feu à écouter la pluie battre aux fenêtres, et ce soir je suis resté sans lumière longtemps à regarder les lueurs du foyer danser au plafond comme des spectres, chose fort peu réjouissante pour un être aussi mélancolique que moi. Je pouvais sortir, aller dans le monde; mais il eût fallu s’habiller, cette grande affaire de la vie! Et le monde, malgré toutes ses joies, est encore plus triste pour moi que la solitude. Je n’avais donc que la ressource du cigare et du thé; mais l’un me donne des nausées et l’autre m’alourdit la tête et me noie le cœur,—ce cœur qu’il faut, hélas! toujours finir par repêcher.—Ce n’était donc pas une ressource. J’étais perdu, si je n’avais pensé qu’une histoire à raconter m’irait à ravir.


III

Et je vous ai prise pour mon audience, madame, comme dit Bossuet, vous, et vous toute seule, qui me prêteriez votre blanche oreille si je vous en demandais le tuyau; mais je n’ai point une telle exigence. Je ne vous imposerai pas la nécessité d’écouter mon histoire. Prenez-la, laissez-la, oubliez-la ou rêvez-y. Je ne parle pas, j’écris, et vous resterez libre. Pour moi, les mobilités de la femme sont saintes, et je ne crois plus qu’en la divinité du caprice. Seulement, si vos yeux ne tombent pas ici, vous ne saurez jamais qu’un soir où peut-être vous étiez dans le monde, parée, souriante et coquette, vous n’aviez pas—pour moi—quitté votre chambre, et qu’en papillottes et en peignoir, les pieds au feu, sur la même causeuse, la lampe derrière nous, vous m’écoutiez. Plaisirs innocents de la poésie, valez-vous une réalité?


IV

Il y avait à Paris, dans cet hiver-là, une jeune femme—mais on ne savait si elle était fille ou veuve—qui était bien le plus joli petit phénomène qu’il fût possible d’imaginer, même avec beaucoup d’imagination. Comme il faut un nom à toute force, je l’appellerai madame d’Alcy,—Joséphine d’Alcy.—Joséphine est un nom qui, de toute éternité, fut inféodé à ces femmes dont madame d’Alcy était le type, hélas! trop achevé. J’en sais une surtout,—mais pourquoi médire?—j’en sais une qui, si elle lisait cette histoire, croirait peut-être que j’ai voulu tracer un portrait. C’est la manie de tant de femmes, de croire qu’on pense à elles toujours!