XXI

Je ne sais pas comment elle s’y prenait avec les hommes; mais toujours on lui parlait d’amour ou sur l’amour,—ce qui est souvent la même chose.—Du moins, moi qui vous raconte cette histoire, madame, j’étais, comme le cercueil de Mahomet, attiré à la voûte du temple. Je revenais toujours à ce sujet de conversation. Elle me contredisait dans mes théories, et j’ai cru (mais est-ce une illusion?) qu’elle n’agissait ainsi que pour les exalter davantage.


XXII

Et lorsque j’étais au plus fort de mon éloquence et de mes preuves qu’en vérité il y avait assez pour faire mourir une femme faible et naturellement passionnée, comme Sémélé sous la présence du Dieu foudroyant qui la consuma, elle n’était pas du tout émue; elle n’avait ni larmes, ni tendres sourires, ni rêveries éperdues, ni regards mi-clos, ni rougeurs subites et évanouies! Seulement, mon amour-propre dépité (les gens vexés se paient comme ils peuvent) constatait alors qu’il s’exhalait du front bombé, sous les onctueux cheveux gris de perle, une espèce de tiédeur humide, une transpiration d’ardent désir. Mais ce n’était là qu’un mirage qui, comme tous les mirages, n’existait que par la distance. Car si, attiré par ce que je voyais, je me rapprochais un peu d’elle, elle savait reculer son fauteuil avec une splendeur de pruderie qui eût fait la réputation d’une Anglaise, et le mirage s’en retournait... au pays des songes, d’où il était venu.


XXIII

Jamais les plus audacieux d’entre nous ne sentirent, en dansant avec elle, sa petite main trembler dans la leur ou répondre à d’éloquentes pressions par une plus tendre et plus affaiblie... Quand elle valsait, peut-être était-elle plus humaine? Elle n’avait pas la tête si forte qu’elle pût résister à ce tournoiement infernal qui la fait perdre à des derviches... et à tant de femmes, qui ne tournent pas, il est vrai, de cette diabolique façon, pour le pur et simple amour de Dieu. Mais, comme les vierges de province, Joséphine ne valsait jamais.


XXIV