Impatientés encore plus qu’impatients, nous regardions, cet hiver-là, à l’orient et à l’occident de tous les salons, pour découvrir celui que nous attendions comme un Messie! celui dont le front de prédestiné devait porter l’étoile mystérieuse qui devait fasciner Joséphine. Nous étions un bataillon sacré d’observateurs de premier ordre, de ces fiers jeunes gens qui jouent encore à la fossette après vingt-cinq ans, mais qui deviennent, si Dieu leur prête vie... ou autre chose, des moralistes ou des ministres d’État; et, malgré nos sagacités prodigieuses, nous ne voyions point apparaître ce front radieux sur lequel nous eussions arboré les banderoles de la vengeance!... à moins pourtant que ce n’eût été—et pourquoi pas?—le front luisant et couronné de cheveux argentés de l’honorable M. d’Artinel.


XXV

M. d’Artinel... Baudouin d’Artinel, je crois,—oui! c’est Baudouin qu’il s’appelait... ou d’un nom à peu près pareil et qu’on s’étonnait toujours de voir accolé à un tel personnage,—M. Baudouin d’Artinel était un homme grave et respectable, jouissant au plus haut degré de l’estime publique, conseiller en Cour royale ou juge,—je ne sais plus trop lequel,—ayant passé trente ans de sa vie, au su de tout le monde, à faire trois enfants à sa femme et un nombre illimité de rapports.


XXVI

Il avait donc été marié; mais sa femme était morte. Il l’avait pleurée—convenablement; car on disait que son mariage avait été autrefois un mariage d’inclination. Mais le temps tue la douleur sur le cadavre qu’elle fait, et d’ailleurs un conseiller en Cour royale ne peut décemment pleurer toujours. Cependant il n’avait point déposé l’air mélancolique, et souvent il aimait encore à glisser de ces mots qui résonnent si bien dans l’oreille des femmes, quand il voulait faire allusion à des chagrins ineffaçables et à un cruel isolement.


XXVII

Soit que Joséphine l’eût séduit avec son bavardage de robes ou de chiffons,—ou par ses grands mots de vertu ou d’estime publique, de sentiments purs et doux,—le vénérable conseiller recherchait avidement l’inexplicable créature. Peut-être le mariage et les peines qui en avaient été la suite ne l’avaient point assez maltraité pour qu’il ne s’aperçût pas des agréments extérieurs de madame d’Alcy. C’était une nature double et indécise, moitié vieux fat, moitié sentimental; et c’est ainsi qu’en louvoyant entre ces deux manières d’être, il avait passé autrefois pour un homme à bonnes fortunes.