Mais quant à M. d’Artinel, il était sérieux et irréprochable. Il avait la tenue d’usage: il portait un magnifique habit bleu, le second habit de cette couleur qu’il eût jamais porté depuis son premier mariage; car il faut se marier en bleu si l’on veut qu’une union soit heureuse. En cela nous différons des Orientaux, pour qui le bleu est un signe de deuil. Eux, ils le portent quand ils pleurent, et nous lorsque nous nous marions;—ce qui prouve, disent les philosophes, l’unité de l’esprit humain.


CXLVII

Avec l’habit bleu indispensable, il avait aussi acheté la bague de rigueur,—cette bague qu’on appelle si singulièrement une alliance, et qui n’est que le premier anneau de la chaîne qui n’a pas de bout. Cette bague était un vrai chef-d’œuvre. Les noms de M. Baudouin d’Artinel et de Joséphine y étaient mêlés à des dates mystérieuses, si bien que le diable lui-même ne s’en serait pas démêlé. Quand le cercle d’or fut passé au doigt effilé de Joséphine, Aloys, qui regardait fort attentivement la symbolique cérémonie, se pencha vers moi et me dit: «Vous rappelez-vous la bague d’Annibal?...»


CXLVIII

«Est-il fou?—pensai-je—ou bien l’amour, si riche en développements inattendus, l’aurait-il jeté dans les études historiques?...» Mais il ne remarqua point mon étonnement, ou, s’il le vit, il ne s’y arrêta point. «La bague d’Annibal—poursuivit-il—avait une pierre, et sous cette pierre, il y avait une goutte de poison. C’est avec cette goutte de poison que se tua Annibal. Eh bien! il y a des bagues sans pierre qui renferment un poison plus subtil que celui d’Annibal; car c’est un poison invisible. Seulement—ajouta-t-il avec une gaieté parfaite—ce poison-là ne tue pas les grands hommes, mais une petite chose: il tue l’amour.»


CXLIX

«Je vous en fais mon compliment,» lui dis-je.—Il vit que je l’avais compris, et il ne repoussa point le compliment.—«Oui! vous avez raison,—repris-je;—nous avons tous nos bagues d’Annibal dans la vie; mais ce qu’il y a de plus étrange, c’est que, ces bagues qui nous empoisonnent, ce n’est pas à nos doigts que nous les portons...»