Il était rentré dans cette vie que dédaignent les spiritualistes de notre âge et ces femmes d’éther pur qui se pâment en lisant Joubert, mais qui, après tout, est la vraie vie pour ceux qui croient que le mépris de la sensation est un parricide pour la pensée. Comme Sheridan, l’immortel esprit, il trouvait que se griser était une agréable chose quand le cœur faisait par trop mal.
Même au plus fort de son impénétrable amour pour Joséphine, il hantait le café Anglais. Je l’y avais vu souvent, brisé par ces crises muettes des grands cœurs,—combats de taureaux invisibles,—soulever son esprit avec son verre et y chercher l’oubli, entre l’Ivresse et l’Ironie,—deux rieuses bien tristes, nées, la même nuit, du Désespoir.
CXLIV
La veille du mariage de Joséphine, la chronique disait—mais qui peut croire à la chronique?—qu’on l’y avait vu souper tête à tête avec une femme qui n’était pas madame d’Alcy. Madame d’Alcy était un ange à qui tout souper devait naturellement faire horreur; car au dessert une femme est vraie, et, pour des pudeurs comme Joséphine, être vrai, c’est presque être nu. D’ailleurs, ce jour-là, elle ne s’appartenait déjà plus. Elle avait signé le bail de son bonheur le matin même, et, le soir, fait toutes les chatteries en usage chez les belles-mères d’un jour avec les petites d’Artinel.
CXLV
Ce n’était donc pas Joséphine; mais qui diable était-ce, en ce cas?... La chronique ajoutait—mais la chronique est si menteuse!—que le partner femelle d’Aloys, à ce souper au moins bizarre, ne rappelait en rien madame d’Alcy. Elle n’avait pas, il s’en fallait, ce parfum de vertu aristocratique: ce n’était pas un ange du même ciel. C’était un être inférieur,—malheureusement charmant,—digne du mépris de toutes les femmes; une espèce de tigresse... pour l’appétit seulement, qui mangeait à belles dents de nacre, et qui, le corset plein du marbre brûlant de la jeunesse, se trouvait assez peu sylphide pour préférer un verre de champagne à de la rosée dans des fleurs! Ne croyons pas à la chronique, madame. Elle a dit... que n’a-t-elle dit? Moi, je ne sais pas ce qu’ils purent faire dans ce repas des funérailles, donné avant le dernier soupir de l’amour; mais ce que je sais bien, c’est qu’Aloys avait le lendemain, à l’Assomption, toute la gravité de circonstance, c’est-à-dire—qu’il était fort gai.