V
LA PREMIÈRE EXPÉDITION
«Le château de Touffedelys—continua mademoiselle de Percy, après un moment de silence ému que les personnes qui l'entouraient avaient respecté,—n'était pas à beaucoup plus de trois heures de marche d'Avranches, pour un homme allant d'un bon pas. Entouré, du côté de cette ville, des masses profondes de ces grands bois dans lesquels les Chouans aimaient à se perdre pour se retrouver dans leurs clairières, et, du côté opposé, par ces espèces de dunes mouvantes nommées bougues qui aboutissaient à la mer et à ces falaises dont les hautes et étroites jointures avaient été souvent, pour Des Touches et son esquif, des havres sauveurs, ce château, qui avait le double avantage des bois et de la mer, fut choisi naturellement par les Douze comme point de retraite ou de refuge dans l'expédition qu'ils projetaient, et il fut convenu parmi eux qu'on y ramènerait le chevalier Des Touches, si on parvenait à l'enlever.
... Le château de Touffedelys...
—Mais leurs noms, mademoiselle, leurs noms!—dit M. de Fierdrap, qui, de curiosité et d'impatience, piétinait le parquet de son pied guêtré.
—Leurs noms! baron!—répondit la conteuse,—ah! n'allez pas croire que je pense à vous les cacher! Je suis trop heureuse de les dire. Il y a eu assez d'anonymes et de pseudonymes comme cela dans cette guerre de sublimes dupes que nous avons faite, et, par la mort-Dieu! je n'en veux plus. Croyez-le bien, vous m'en auriez laissé le temps qu'ils auraient tous trouvé leur place dans l'histoire que je vous raconte! Mais, puisque vous le désirez, je m'en vais vous les défiler, tous ces noms, tous ces grains d'un chapelet d'honneur qu'après moi ne dira plus personne! Écoutez-les: C'étaient La Valesnie, ou, comme disaient les paysans, La Varesnerie, La Bochonnière, Cantilly, Beaumont, Saint-Germain, La Chapelle, Campion, Le Planquais, Desfontaines et Vinel-Royal-Aunis, qui n'était que Vinel, en son nom, mais qui s'appelait Royal-Aunis, du nom du régiment dans lequel il avait été officier. Les voilà tous, avec Juste Le Breton et M. Jacques! Comme M. Jacques, dont le nom vrai s'est perdu sous le sobriquet de bataille, ils avaient tous aussi leur nom de guerre, pour cacher leur véritable nom et ne pas faire guillotiner leurs mères ou leurs sœurs, restées à la maison, et trop vieilles ou trop faibles pour faire comme moi la guerre avec eux.»
En entendant ces noms, qui n'étaient pas tous des noms nobles cependant, prononcés par un sentiment si profond qu'il donnait presque à cette vieille fille, coiffée de son baril de soie jaune et violet, la majesté d'une Muse de l'histoire, l'abbé de Percy et M. de Fierdrap eurent, d'instinct de sang, le même mouvement de gentilshommes. Ils ne pouvaient pas se découvrir, puisqu'ils étaient tête nue, mais ils s'inclinèrent à ces noms d'une troupe héroïque, comme s'ils avaient salué leurs pairs.
«Par la pêche miraculeuse!—clama le baron de Fierdrap,—il me semble que j'en connais plusieurs, de ces noms-là, mademoiselle! Et même,—ajouta-t-il, tombant dans la rêverie et comme cherchant dans le fouillis de ses souvenirs,—et même aussi je crois avoir rencontré, je ne sais plus trop où, plusieurs de ceux qui les portèrent. La Varesnerie, Cantilly, Beaumont, je les ai connus. Seulement, lorsque je les ai rencontrés, ni allusion, ni mot, d'eux ou de personne, ne m'a averti une seule fois que j'avais là, devant moi, de ces hardis partisans qui avaient délivré Des Touches!... Mais, mademoiselle,—fit-il encore, en se ravisant,—je vous demande pardon! je n'y pensais pas... En fait de héros, les Chouans comptaient donc treize à la douzaine, puisque vous n'avez pas dit votre nom parmi les noms des Douze, et que pourtant vous en étiez?
—Non!—répondit la vieille historiographe sans plume, et qui ne l'était que de bec,—je n'en étais pas, monsieur de Fierdrap. Je ne fus point de la première expédition des Douze. Je n'ai été que de la seconde, et vous saurez pourquoi, tout à l'heure, si vous me permettez de continuer.