«La première ne parut d'abord douteuse à personne. On ne comptait, pour toute garnison, à Avranches, que ce bataillon de Bleus qui avaient pris Des Touches et l'avaient amené à la prison de cette ville, la plus rapprochée de l'endroit où ils l'avaient surpris et capturé; car, vertu de ma vie! lorsqu'on parle de ce Des Touches, qui valait bien dans ce moment-là le prix d'un vaisseau de ligne pour le Roi de France, on peut bien, ma foi! dire capturé. Des Touches n'était pas un simple prisonnier, c'était une capture! Juste Le Breton se cassait la tête pour savoir comment ils avaient pu le prendre, lui, ce Samson sans Dalila! lui, la Guêpe! lui, le Farfadet! Mais le fait était là... Il avait été pris! Juste disait l'avoir vu entrer dans Avranches, porté au centre du bataillon des Bleus massés autour de lui, armes chargées. Il l'avait vu, ayant aux poings des chaînes en fer au lieu de menottes, bâillonné avec une baïonnette qui lui coupait les coins de la bouche, durement couché sur une civière de fusils, aux canons desquels on l'avait bouclé avec des ceinturons de sabre, et moins fou de fureur de tous ces supplices que de sentir contre son visage le contact du drapeau exécré de la République, dont, en marchant, ces Bleus insolents souffletaient, pour l'humilier, son front terrible. Certes! de tels gens défendraient avec acharnement le chevalier Des Touches contre ceux qui tenteraient de le leur reprendre; mais il n'y avait, en somme, avec eux, qu'une brigade de gendarmerie et une garde nationale mal armée, qui comptait, disait-on, un grand nombre de royalistes dans ses rangs. Enfin, ce qui donnait surtout à nous autres le grand espoir de réussir, c'est qu'il allait y avoir le lendemain, à Avranches, une grande foire de bœufs et de chevaux qui durait trois jours, et que, d'une vingtaine de lieues à l'entour, il viendrait s'empiler et s'accumuler dans cette petite ville proprette une masse compacte de bêtes et de gens qui rendrait la surveillance d'une police bien plus difficile et qui devait augmenter épouvantablement le désordre à l'aide duquel on voulait exécuter l'enlèvement. Il s'agissait, en effet, de provoquer une de ces rixes qui sont contagieuses, qui finissent par entraîner les plus calmes dans la violence électrique de leur tourbillon. Les Douze eurent bientôt leur plan fait... Ils quittèrent Touffedelys un à un, et gagnèrent Avranches par les bois. Pour n'être pas reconnus, ces hommes suspects, et déconcerter l'œil allumé des espions de la République, ils avaient résolu d'entrer dans la ville par douze côtés différents, habillés en blatiers, vêtus comme eux de vareuses blanches et coiffés de ces grands chapeaux, dits couvertures à cuve, qui engloutissent une figure comme dans l'ombre d'une caverne. Ils les avaient saupoudrés de fleur de farine.

«—Puisque nous ne pouvons pas porter l'autre, ce sera toujours une espèce de cocarde blanche, à laquelle nous nous reconnaîtrons dans la foule,»—avait dit Vinel-Royal-Aunis.

«Il n'y avait pas eu moyen d'emporter des fusils ou des carabines. Mais quelques-uns d'entre eux avaient glissé dans une ceinture, sous leur vareuse blanche, des couteaux et des pistolets... Tous, du reste, tous s'étaient ceints, de l'épaule à la hanche, de ce redoutable fouet des blatiers, lesquels ont toujours deux ou trois chevaux chargés de sacs de blé ou de farine à conduire; arme effroyable, au manche d'épine durci au feu, faite de lanières de cuir tressées, avec une mordante courgée de six pouces, dont chaque coup creusait un sillon. Et, à la main, ils avaient le pied de frêne familier à toute main normande, le bâton-massue de la Normandie, avec lequel des hommes de ce poignet et de cette vaillance auraient pris, Dieu me damne! des pièces de canon.

«C'est armés ainsi que nous les vîmes partir. Ils s'égrenèrent et disparurent isolément dans les bois, comme s'ils allaient à la pipée. Et ils y allaient, en effet, à une pipée sanglante! M. Jacques partit le dernier. Ses blessures, son amour pour Aimée, la pensée mystérieuse qui semblait lui manger le cœur,—car pourquoi être triste comme il l'était, avec l'amour d'Aimée, avec la possession certaine de cette merveille de corps qui lui avait juré d'être sa femme à son retour?—toutes ces choses avaient-elles énervé l'énergie, prouvée en tant de rencontres, de M. Jacques?... Sa belle fiancée alla le conduire à plus d'une demi-lieue dans les bois, jusqu'à ce vieil abreuvoir où une source bleuissait sur un fond d'ardoises et qu'on appelait: «la Fontaine-aux-Biches», parce qu'entre deux battements de cœur et dans le crochet d'une course forcée, les biches venaient en aspirer, en frissonnant, l'eau frissonnante. Quand Aimée revint seule à Touffedelys, ah! elle fut bien de Spens!... Elle fut bien d'une race où les femmes ne pleurent pas parce que les hommes sont à la guerre! Nous ne lui surprîmes pas une larme, mais son front d'aurore était devenu pâle comme l'écorce d'un bouleau. J'en eus plus pitié que les autres. Vous savez, j'étais la chirurgienne-major. Je savais toucher les blessures. Pour donner de la force à ce cœur qui saignait et ne se plaignait pas, je lui dis, sans savoir ce que je disais et comme si j'avais eu le sort dans ma main,—mais ce n'est jamais qu'avec des mots insensés qu'on peut apaiser les âmes folles!

«—N'ayez peur, Aimée! dans quatre jours ils seront tous ici pour votre mariage, et Des Touches sera votre témoin!»

«Dieu de ma vie! à ce mot de témoin, de la pâleur de l'ivoire vert, son teint passa, comme un éclair, à la pourpre d'un incendie. Son front, sa joue, son cou, ce qu'on apercevait de ses épaules, jusqu'à la raie nacrée de ces étincelants cheveux d'or, tout s'infusa, s'inonda de ce subit vermillon de flamme; et c'était à se demander si tout ce qu'on ne voyait pas de sa personne se colorait comme ce qu'on voyait, tant cette rougeur semblait partout! tant elle en était immergée!

«C'était toujours la même question: Pourquoi rougissait-elle?...—«Mort de mon âme!—me dis-je en moi-même,—je ne suis guère qu'un homme manqué, et on le voit à ma figure; mais homme manqué ou non, je veux bien que le diable m'emporte sans confession, si je suis assez femme pour comprendre cela!»

—Eh! eh!—dit l'abbé,—je suis obligé de t'avertir que tu n'es plus au temps de tes dragonnades au clair de lune, et que tu continues à jurer comme un dragon, mademoiselle ma sœur!

—Influence des temps de guerre civile sur les époques calmes!—répondit-elle avec une brusquerie comique, en riant dans ses moustaches grises ébouriffées...—Tu es plus sévère que le curé d'Aleaume, l'abbé! Est-ce que je ne me suis pas battue assez de temps en l'honneur de Dieu et de sa sainte Église, pour qu'il ne puisse me passer très bien de mauvaises habitudes contractées à son service et qu'il ne s'en formalise pas?...

—Vous me rappelez, mademoiselle,—dit alors M. de Fierdrap,—le mot fameux de Louis XIV après la bataille de Malplaquet: «J'avais—dit-il—rendu à Dieu assez de services pour avoir le droit d'espérer qu'il se conduirait mieux avec moi!»