—Et il ne fut jamais—repartit vivement l'abbé—meilleur chrétien que quand il a dit cela, Louis XIV! c'est moi qui te le certifie, moi qui suis un ancien docteur de Sorbonne! La foi sincère a souvent de ces familiarités avec Dieu, que des sots prennent pour des irrévérences ridicules, et des âmes de laquais ou de philosophes pour de l'orgueil. Laissons jaboter ces gens-là. Mais entre nous autres, gentilshommes, à qui le respect pour le Roi n'a jamais ôté, que je sache, l'aisance avec le Roi...
—C'est toi qui interromps maintenant!—fit M. de Fierdrap, enchanté de rendre sa petite leçon à l'abbé et de lui couper sa théorie. Laisse donc ta théologie et ta Sorbonne, et vous, mademoiselle,—ajouta-t-il avec une déférence flatteuse,—puisque c'est pour moi particulièrement que vous racontez cette histoire, je vous écoute de mes deux oreilles, et je regrette de n'en avoir pas quatre à vous offrir; daignez continuer!»
Elle fut flattée et se panacha, et les ciseaux ayant un peu battu aux champs sur le guéridon de vieille laque, elle reprit:
«Aimée rentra bientôt dans sa pâleur d'âme en peine. Elle devait, en effet, plus souffrir que nous pendant les trois jours qui suivirent le départ des Douze. Nous, nous n'avions pour les Douze, et même pour le chevalier Des Touches, que le genre d'affection et de sympathie qu'on a, quand on est femme et jeune, pour de nobles jeunes hommes dévoués à leur cause, une cause qui représentait l'honneur, la religion, la royauté, cette triple fortune de la France, et qui, pour elle, s'exposaient journellement à mourir! Nous avions pour ces Douze l'intérêt véhément qu'on se porte entre gens de même parti et de même drapeau! Mais enfin nos cœurs n'étaient pas pris comme celui d'Aimée et le coup de fusil d'un Bleu ne pouvait pas y atteindre à travers un autre cœur...
«Nous nous préoccupions sans doute de l'événement qui devait se produire à Avranches, nous en attendions l'issue avec anxiété, moi surtout, dont le sang a toujours été turbulent dans mes grosses veines, quand il s'est agi de coups à donner et à recevoir! Mais ce n'étaient pas là, ce ne pouvaient pas être les transes d'Aimée. Elle ne les disait pas. Elle engloutissait ses tortures dans ce cœur qui a tout englouti. Mais je les devinais à la fièvre de ses mains brûlantes, au feu sec de ses regards. Une fois, pendant ces jours d'alarme où nous vivions dans l'ignorance et l'incertitude sur le destin de nos amis, je fus obligée de lui arracher son feston; car elle coupait avec ses ciseaux dans la chair de ses doigts, croyant couper autour de sa broderie, et le sang coulait sur ses genoux sans qu'elle sentît, dans sa préoccupation hagarde, qu'elle se massacrait ses belles mains! Je finis par ne plus la quitter. Nous ne nous parlions pas, mais nous restions les mains étreintes à nous regarder fixement dans les yeux. Nous y lisions la même pensée, la question éternelle de l'inquiétude: «A présent, que font-ils?» cette question à laquelle on ne répond jamais; car si on pouvait y répondre, on ne la ferait pas, et ce ne serait plus l'inquiétude! A quel travail de vrille cet horrible sentiment ne se livre-t-il pas dans nos cœurs! Pour nous soustraire à ce rongement perpétuel, à ce creusement sur place, qu'on croit diminuer en s'agitant, nous allions ensemble sur la route qui passait au pied du château de Touffedelys, espérant y rencontrer quelque roulier, quelque marchand forain, quelque voyageur quelconque qui nous donnerait des nouvelles, qui nous parlerait de cette foire d'Avranches où se jouait un drame qui, pour nous, pouvait être une tragédie! Mais ce mouvement que nous nous donnions était inutile.
«Ceux qui, des paroisses circonvoisines, avaient eu affaire à la foire, étaient passés et ils n'en revenaient pas encore. Les routes étaient désertes. On ne voyait poindre personne au bout de leur long ruban blanc solitaire. Nulle âme qui vive n'apparaissait sur cette ligne droite qui s'enfonçait dans le lointain et ne venait nous dire ce qui se faisait tout là-bas, derrière l'horizon, du côté de cette ville dont on n'apercevait rien dans les fumées de l'éloignement, et d'où nous croyions quelquefois, à l'intensité de notre attention, à l'effort de nos oreilles pour recueillir la moindre des ondes sonores qui agitait l'espace, entendre sonner et bourdonner comme un bruit vague de cloches lointaines. Illusion de nos sens, qui nous trompaient à force de se tendre! Il n'y avait pas même de cloches en ce temps-là. On les avait descendues de tous les clochers, et on les avait fondues en canons pour la République. On ne sonnait donc pas; ce n'était donc pas le tocsin. Nous rêvions, les oreilles nous tintaient. Et si la générale battait,—la générale, ce tocsin du tambour!—il nous était impossible d'en démêler les sons contre le vent, à cette distance, au milieu de tous ces bruissements d'insectes et de ces mille fermentations de la terre qui semble susurrer, sous nos pieds, à certains jours chauds, et nous étions dans ces jours-là. Ah! nous nous dévorions... moi, de curiosité, elle, d'angoisse. Lasses d'écouter à fleur de sol et de regarder sur cette route abandonnée et muette, allongée platement dans son immobile poussière, nous voulions parfois écouter et voir mieux, écouter de plus haut et voir plus loin, et nous montions alors sur la plate-forme la plus élevée des tourelles, et nous regardions de là, oh! nous regardions de tous nos yeux! Mais nous avions beau les allonger et les écarter sur les longs massifs de bois qui s'étendaient indéfiniment du côté d'Avranches, nous ne voyions jamais que des abîmes de feuillage, que des océans de verdure, sur lesquels le regard lassé se perdait... De l'autre côté, entre deux récifs, c'était la mer bleue, s'étendant lentement comme une huile lourde sur la grève silencieuse, sans une seule voile qui piquât d'un flocon blanc et animât son azur monotone. Et ce calme de tout, pendant que nous étions si agitées, redoublait nos agitations, agaçait nos nerfs par cette indifférence des choses et, par moments, nous jetait dans l'état suraigu qui doit précéder la folie!
«La nuit même, nous restions perchées sur le haut de notre tourelle, cet observatoire d'où l'on ne voyait rien, si ce n'est le ciel, que nous ne regardions seulement pas! genre de supplice auquel nous revenions, parce qu'à chaque instant, nous nous imaginions qu'il allait cesser. Le soir du deuxième jour de cette foire d'Avranches, qu'on appelait, je crois, la Saint-Paterne, et qu'ils ont pu, depuis, appeler la Flambée, nous vîmes, en tressaillant, monter à l'horizon une longue flamme rouge, et des tourbillons de fumée épaisse, apportés par le vent, déferlèrent et s'étagèrent sur la cime des bois, que la lune éclairait.
«—Aimée,—lui dis-je,—c'est le feu! Nos hommes brûleraient-ils Avranches pour ravoir Des Touches? Il vaut bien Avranches! Ce serait beau!»
«Nous écoutâmes... et, pour cette fois, nous crûmes entendre, mais nous avions la tête montée, des cris indistincts, et comme une masse de sons confus qui seraient sortis d'une ruche immense! Mon oreille de Chouanne exercée, car j'avais déjà fait la guerre et je me connaissais à la musique de la poudre, cherchait à distinguer les coups de fusil sur la basse continue de ce grand tumulte éloigné et assourdi par l'éloignement; mais, tonnerre de Dieu! je n'étais sûre de rien... Je ne distinguais pas. Je m'étais penchée sur la plate-forme! J'avais mis la tête hors de mon capuchon granvillais, que j'avais pris contre le froid de la nuit pour monter si haut et tête nue, l'oreille au vent, l'œil à la flamme qui se réverbérait en tons d'incarnat dans les nuées, calculant que si c'était Avranches qui brûlait, dans deux heures, pas une minute de plus, le temps juste pour revenir à Touffedelys, ils y seraient de retour, vainqueurs ou vaincus, je le dis vivement à Aimée...
«J'avais calculé avec une précision militaire. Juste deux heures après... nous haletions toujours sur notre plate-forme et nous voyions s'éteindre le feu lointain, ce feu qui n'était pas l'incendie d'Avranches; car Avranches à brûler aurait demandé plus de temps,—voilà que tout à coup nous entendîmes sous nos pieds, au bas de la tourelle, le hou-hou mesuré de la chouette, et, magie de l'amour! Aimée reconnut tout de suite de quelles paumes de mains était parti ce hou-hou, qui me parut sinistre, à moi, tant il était plaintif! et qui lui parut joyeux et triomphant, à elle, parce qu'il lui annonçait l'homme qui était devenu sa vie et qui lui rapportait la sienne!