«—C'est lui!»—s'écria-t-elle, et nous descendîmes de la tourelle avec la rapidité de deux hirondelles qui plongent d'un toit vers le sol.
«Et, en effet, c'était M. Jacques! M. Jacques, le visage noirci, les cheveux brûlés, l'air d'un démon, ou plutôt d'un damné échappé de l'enfer; car les démons y restent...
«—Ah!—lui dis-je, incorrigible, toujours prête à rire, même dans les malheurs!—parti blanc comme un sac de farine, revenu noir comme un sac de charbon!
«—Oui!—répondit-il en mordant sa lèvre,—noir de deuil. Le deuil de la défaite! Le coup a manqué, mademoiselle... Il faut recommencer demain.»
«Le coup était manqué, et pourtant,—reprit la vieille Chouanne, animée de plus en plus, en montrant une verve qui fit prendre à l'abbé son frère voluptueusement une prise de tabac,—pourtant l'affaire n'avait pas été mal menée, comme vous allez pouvoir en juger, monsieur de Fierdrap...
«...C'est midi sonnant, au plus fort du tohu-bohu de la foire, que les Douze entrèrent dans Avranches. Ils y marchèrent d'abord vers le champ de foire, éparpillés, nonchalants, flânant, les bras ballants, guignant les sacs de blé ou de farine mis à cul sur le sol, déficelés et ouverts, pour que l'acheteur jugeât la marchandise, jouant leur rôle de blatiers qui ont le temps d'acheter, qui ne se pressent pas, qui attendent, en vrais Normands, que les prix fléchissent; mais, du fond de leurs grands chapeaux rabattus qui leur tombaient sur les épaules, se reconnaissant sans avoir l'air de se reconnaître, se comptant, se coudoyant, et sentant le coude ami qui frémissait contre leur coude. Ils nous dirent plus tard ces détails et ces sensations... Il y avait, et cela leur parut de bon augure, un monde fou à la foire de cette année-là! La ville encombrée était pleine de gens, d'animaux et de voitures de toute forme et de toute grandeur. Les auberges et les cabarets regorgeaient d'Augerons, de bouviers, de porchers, qui amenaient leurs bêtes pour la foire et dont les troupeaux s'amoncelaient dans les rues, rendant le passage impossible, bouchant la porte des maisons, menaçant les fenêtres des rez-de-chaussée, qu'on avait, dans beaucoup d'endroits, calfeutrées de leurs contrevents, par peur d'enfoncement des vitrages sous la corne de quelque bœuf en courroux ou la croupe reculante de quelque cheval effaré. Un instant retardées par leur accumulation aux angles des rues, au resserrement des venelles et aux tourniquets des carrefours, ces puissantes troupes de bœufs et de chevaux reprenaient bientôt leur marche lente sous les pieds de frêne de leurs conducteurs, et s'avançaient serrées si dru les unes contre les autres, qu'on eût dit un fleuve qui coulait. Le mouvement de ces masses de bêtes et de gens se faisait surtout dans un sens, dans la direction du champ de foire, qui était la place du marché, à l'un des angles de laquelle s'élevait la prison où était renfermé Des Touches.
«Il semblait que ce fût là une circonstance menaçante pour le dessein des Douze, que cette foule épaisse, qui, ceignant la prison de tous les côtés, augmentait la difficulté d'y pénétrer ou d'en sortir; mais cela leur parut, au contraire, un heureux hasard, à ces énergiques cœurs, tournés à l'espérance! Avec le génie des petites troupes résolues, n'avaient-ils pas toujours compté, pour faire leur coup, sur l'entremêlement du grand nombre, dont il est si aisé de faire un chaos? D'ailleurs, il y avait cela d'absolument bon dans cette circonstance de la situation de la prison sur le champ de foire, que le bataillon des Bleus qui y avait conduit Des Touches, et qui, tout à côté, s'y était bâti avec des planches un corps de garde, avait été obligé de transporter ce corps de garde à l'autre extrémité de la place et dégager un endroit spécialement réservé aux chevaux de la foire, qu'on rangeait contre la longue muraille de la prison, dans toute sa longueur, et qu'on attachait par de gros anneaux en fer scellés entre les fortes pierres... D'abord, ces Bleus avaient fait des façons, vous vous en doutez bien, quand on leur avait signifié d'aller planter ailleurs leur corps de garde. Ils n'avaient qu'une idée, eux, c'est que Des Touches pouvait s'échapper! Mais les tranquilles Normands, qui, dans toute autre circonstance, pourraient s'en laisser imposer par répugnance pour le dérangement, conséquence de toute lutte, ne s'en laissent plus compter et ne craignent plus leur peine quand le moindre intérêt est en jeu, et sur-le-champ voilà qu'ils redeviennent les âpres contendants connus, les chicaneurs terribles dont le cri de guerre sera jusqu'à leur dernier soupir: Gaignaige! L'écurie en plein vent rapportait de l'argent à la ville. Puis c'était là une coutume autant qu'un péage. Coutume et péage, toute la Normandie tient dans ces deux mots! les Bleus virent bien qu'ils ne seraient pas les plus forts... Ils avaient dégagé la prison.
«Cette prison, monsieur de Fierdrap, nos douze blatiers eurent tout le temps de la regarder et de l'étudier en gens de guerre, de la place du marché, qu'elle dominait, et qui était alors couverte de tentes, rangées en files comme les maisons des rues, entre lesquelles s'agitait et écumait le flot de la population foraine, aux rayons d'un soleil cuisant qui était aussi un avantage; car il faisait bouillir ce tas de cerveaux, excités déjà par le débat des prix et le cidre en bouteille qui allument si bien les têtes normandes, ces têtes que, ce jour-là précisément, il fallait faire sauter comme des poudrières, si l'on voulait enlever Des Touches! Là étaient, en effet, tout le secret et le moyen de l'enlèvement: jeter, n'importe comment, toute cette multitude, les uns contre les autres, à travers les tentes renversées et les animaux, fous d'épouvante! Et, pendant cette immense ruée qui pouvait prendre les proportions d'une bataille d'aveugles et devenir une tuerie, se glisser à trois ou quatre dans la prison, y délivrer le chevalier et se replier vivement sur les bois, tel était le plan, simple et hardi, convenu à Touffedelys, mais que l'aspect de la prison pouvait cependant modifier.
—Hure de saumon! je le crois bien!—fit en s'exclamant le baron de Fierdrap.—Je la connais, votre prison, mademoiselle! J'ai eu longtemps à Avranches un vieux compagnon de l'armée de Condé, qui s'appelait le chevalier de la Champagne, lequel, revenu au pigeonnier comme moi et n'ayant plus de poudre à brûler, s'était mis à aimer les vieilles pierres, comme moi je me suis mis à aimer le poisson. Eh bien, c'est à lui que je dois ma connaissance de la prison d'Avranches; car il m'a assez trimbalé, le damné maniaque d'antiquaire qu'il était! par les escaliers en colimaçon de cette forteresse, pour que je me la rappelle parfaitement et que les jambes me chantent encore une chansonnette en pensant à la hauteur de ses deux tours, qui résisteraient, Dieu me pardonne! à du canon.
—Oui!—reprit mademoiselle de Percy,—ces deux tours étaient formidables. Reliées ensemble par d'anciens bâtiments faisant poterne, elles étaient flanquées de constructions d'une date plus récente, qui, certes! n'auraient pas résisté à une attaque vigoureusement poussée. Mais avec les tours! les massives tours qui les épaulaient... bernicle! En les examinant, les Douze comprirent qu'on ne pouvait pénétrer là dedans que par stratagème... Il fallait ruser. Ce fut Vinel-Royal-Aunis qui fut chargé de la geôlière; car—encore un bonheur, à ce qu'il semblait, pour les Douze,—il n'y avait pas de geôlier. Seulement, monsieur de Fierdrap, à la guerre, le hasard est souvent un traître. Vous verrez tout à l'heure que la geôlière de la prison d'Avranches pouvait faire tête d'homme et même plus! On la nommait la Hocson. C'était une femme de quarante-cinq à cinquante ans, sur qui avaient couru dans le temps des bruits dont on n'était pas sûr, mais épouvantables. On avait dit, entre le haut et le bas, qu'elle avait été poissarde au faubourg du Bourg-l'Abbé, à Caen, et qu'elle avait goûté au cœur de M. de Belzunce, quand les autres poissardes du Bourg-l'Abbé et de Vaucelles avaient, après l'émeute où il fut massacré, arraché le cœur à ce jeune officier et l'avaient dévoré tout chaud... Était-ce vrai, cela? On en doutait, mais il paraît que la figure de la Hocson ne démentait pas ces bruits affreux. Son mari, jacobin violent, était mort dans l'exercice de ses fonctions de geôlier à Avranches, et elle lui avait succédé. Louve sinistre, devenue chienne de garde de la République, ce fut à Vinel-Aunis qu'il échut de l'apprivoiser... Cela ne devait pas être facile. Mais Vinel-Aunis était Vinel-Aunis! Son surnom parmi nous était: Doute de rien! et il le portait comme un panache. Il passait pour ce qu'on appelle un loustic de régiment, mais il était, par-dessus le marché, un beau garçon bien découplé, d'une tournure d'officier superbe, et qui, pour l'instant, faisait un blatier très faraud aux larges épaules, comptant sur trois choses qu'il estimait irrésistibles, même séparées: primo, par Dieu! ses avantages physiques; secundo, une langue à laquelle il faisait tout dire et comme de ma vie je n'en ai revu une pareille à personne; et tertio, une bonne poignée d'assignats. C'était un gaillard toujours prêt à tout. Il n'avait qu'un mot: «A la guerre—disait-il—comme à la guerre!» Probablement, le morceau qu'on lui jetait ne le ragoûtait pas, mais il sauta lestement par-dessus ses répugnances. Il eut l'aplomb de se présenter à cette geôlière d'Avranches, dont la physionomie était aussi atroce que la renommée, avec la fleur de fatuité qu'en France, les blatiers peuvent avoir comme les officiers, et ce génie impayable de la Plaisanterie, qu'il avait développé dans Royal-Aunis. Et malgré l'horreur très légitime que devait lui inspirer une créature qui pouvait encore avoir aux lèvres du sang de Belzunce, il débuta par s'élancer sur elle et par l'embrasser, paf! paf! paf! sur les joues, à la manière normande, par trois fois.