«—Et bonjour, ma cousine!—lui dit-il, à cette femme étonnée, figée d'étonnement et qui se laissa faire de stupéfaction.—Comment vous portez-vous, ma chère et honorable cousine?... Vous ne me remettez donc pas?... Je suis votre cousin Trépied de Carquebu, qui n'a pas voulu venir à votre foire d'Avranches sans vous souhaiter bien des prospérités et vous embrasser!»
«Il avait dit Trépied, cet improvisateur au pied levé, parce qu'elle avait un trépied devant elle, sur lequel elle récurait, avec une poignée de paille, un chaudron!
«—En fait de trépied, je ne connais que cha,—fit-elle avec colère en lui montrant celui de son chaudron,—et vous mériteriez bien que je vous l'envoyasse par la figure pour vous punir de vos insolentes josteries, méchant attrapeur!»
«Mais Vinel-Aunis n'était pas homme à avoir peur d'un trépied manœuvré par la main d'une vieille femme, et il prouva qu'il avait raison de croire à sa langue, comme il disait; car il soutint, mais mordicus, à la Hocson, qu'elle avait des parents de ce nom de Trépied à Carquebu et qu'il était bel et bien de ces Trépied-là. Puis il enfila une longue histoire sur ces Trépied de Carquebu, lesquels lui avaient si souvent parlé de leur cousine d'Avranches, avant son départ, à lui, pour l'armée, lors de la première réquisition, que depuis qu'il avait pu revenir à Carquebu reprendre le fouet de blatier qu'avait toute sa vie fait claquer son père, il s'était promis de profiter de la première foire à Avranches pour venir saluer sa cousine et faire connaissance et amitié avec elle. Et, par ma foi! il en dit tant, il eut l'air si sûr de ce qu'il disait, il fut si précis dans toutes les circonstances, il versa enfin à la Hocson, restée le bec cloué et aplati devant ce torrent de paroles, une telle douche de phrases sur la tête, qu'en écoutant son cousin Trépied elle oublia l'autre, qu'elle laissa tranquille sous son chaudron, et qu'elle tomba assise sur un banc, persuadée, domptée, confondue. Elle était si complètement hébétée, qu'elle finit même par inviter ce cousin, qui lui tombait de Carquebu, à boire une chopine et à manger du cornuet de la foire, et Vinel-Royal-Aunis s'attabla. Il se crut maître de la place. Il crut qu'il tenait son Des Touches! Mais... il se trompait.
«Il continuait cependant d'aller de cette langue infatigable. Il but une chopine, puis un pot, puis un autre pot, et voyant que la Hocson buvait comme lui, aussi ferme que lui, devenant plus sombre seulement à mesure qu'elle buvait, mais restant froide sous ces libations sans vertu, il voulut faire à sa cousine, l'aimable blatier, la politesse de l'eau-de-vie, et il en envoya chercher au cabaret voisin par une petite fille que la Hocson appelait: «la petiote à son fils». Mais cette femme, cette Hocson, nous dit-il plus tard à Touffedelys, était plus difficile à mettre à feu que la prison d'Avranches, qui y était trois heures après. C'est que cette femme, monsieur de Fierdrap, avait dans le cœur ce qui empêche l'ivresse,—l'ivresse qui, dit-on (ceux qui boivent), est un oubli, une illusion, une autre vie dans la vie. Elle avait un souvenir dans le cœur plus fort que l'ivresse, qui glaçait l'ivresse et que l'ivresse ne noyait pas. Et ce n'était pas, non! le souvenir du sang de Belzunce, si réellement, comme on le disait, elle y avait goûté, mais un souvenir à tuer celui-là, à l'empêcher de penser même à ce crime, si elle l'avait commis, et d'en effacer le remords. C'était, enfin, dans le fond de son cœur une plaie si large, que toute la mer changée en eau-de-vie pour la faire boire à cette femme, dont l'âme entière n'était plus qu'un trou de blessure, y aurait passé comme dans un crible, sans rien engourdir et sans rien fermer!»
La pléthorique mademoiselle de Percy, que son histoire oppressait, s'arrêta une minute pour reprendre haleine; mais l'abbé et le baron, pris par l'histoire, restèrent silencieux. Ils ne plaisantaient plus.
«Et si je vous parle ainsi de cette femme, monsieur de Fierdrap,—reprit mademoiselle de Percy,—si je m'arrête un instant sur cette créature, qui était peut-être une scélérate, mais qui, ce jour-là, eut aussi, comme les Douze, sa grandeur, c'est que cette femme fut la cause unique du malheur des Douze dans cette première expédition. Sans elle, et sans elle seule, notez bien ce mot-là! pas le moindre doute que les Douze, qui mirent si effroyablement Avranches sens dessus dessous, dans ce jour dont on se souviendra longtemps, n'eussent repris le chevalier Des Touches. Pour moi, je le pense, ils auraient réussi. Mais elle leur opposa une volonté aussi forte que ces murailles de la prison qui étaient des blocs de granit. Vinel-Aunis avait essayé de l'enivrer; il essaya de la corrompre. Il s'y prit avec elle comme on s'y prend avec tous les geôliers de la terre depuis qu'il y a des geôliers. Mais il trouva une âme imprenable parce qu'elle était gardée par la haine, et la plus implacable et la plus indestructible des haines: celle qui est faite avec de l'amour! La Hocson avait eu son fils tué par les Chouans; non pas tué au combat, mais après le combat, comme on tue souvent dans les guerres civiles, en ajoutant à la mort des recherches de cruauté qui sont des vengeances ou des représailles. Tombé dans une embuscade, après une chaude affaire où les Bleus avaient couché par terre beaucoup de Chouans, car ils avaient avec eux une pièce de canon, ce jeune homme avait été enterré vivant, lui vingt-quatrième, jusqu'à cet endroit du cou qu'on appelait, dans ce temps-là, la place du collier de la guillotine. Quand ils virent ces vingt-quatre têtes, sortant du sol, emmanchées de leurs cous et se dressant comme des quilles vivantes, les Chouans eurent l'idée horrible de faire une partie de ces quilles-là avant de quitter le champ de bataille, et de les abattre à coups de boulet! Lancé par leurs mains frénétiques, le boulet, à chaque heurt contre ces visages qui criaient quartier, les fracassait en détail... et se rougissait de leur sang pour revenir les en tacher encore. C'est ainsi que le fils Hocson avait péri. Sa mère, qui avait su cette mort, avait à peine pleuré... Mais elle voyait toujours cette quille sanglante... et elle nourrissait pour les Chouans une haine contre laquelle tout devait se briser... et Vinel-Aunis s'y brisa.
... Les Chouans eurent l'idée horrible
de faire une partie de ces quilles-là...
«—Ah!—lui dit-elle,—tu m'as donc gouaillée! Tu n'es qu'un Chouan, et tu viens pour le prisonnier. Oh! je n'ai pas peur que tu me tues,—il avait pris un pistolet sous sa vareuse.—Il y a longtemps que je désire la mort! Petiote!—cria-t-elle,—va vite au corps de garde me chercher les Bleus!»